: Jean-Michel Lemonnier, bloc-notes: novembre 2014

dimanche 30 novembre 2014

Saint-André, 30 novembre - La saison des strigoi...

André, saint fondateur de l'Eglise byzantine et saint patron de la Roumanie est fêté le 30 novembre. Saint André est appelé le "plus grand des loups" par les Roumains, une manière d'autochtoniser ce personnage central du christianisme venu évangéliiser la région, accompagné d'un loup blanc ? Les Roumains ne sont-ils pas descendants des Daces, c'est-à-dire de ceux qui sont "semblables aux loups", selon la tradition mythistorique ? Il aurait, par ailleurs, existé une divinité dace nommée sântandrei, personnification du loup. Mais les preuves à ce sujet ne sont guère plus consistantes, que celle permettant d'affrimer la réalité du long périple d'André de Terre sainte jusqu'en Europe orientale. 
Or donc, d'après la croyance populaire pagano-chrétienne qui survit encore de nos jours sur l'espace capartho-danubien, la Saint-André est aussi le jour (disons la nuit du 29 au 30) où les strigoii (1) cherchent à se faire pardonner auprès de Dieu. Mais Satan qui se prétend le maître de ces créatures tourmentées qui n'ont pas encore trouvé le repos éternel, veille et refuse que ces dernières se tournent vers le Tout-Puissant pour qu'il les libére de leur condition d'êtres ni morts, ni vivants, mi-morts, mi-vivants...La nuit du 29 au 30 est la nuit où l'activité des strigoi, tout comme celle des loups, est à son paroxysme. Elle est donc particulièrement agitée et le peuple doit se protéger par différents moyens : gestes sacrés donc seuls véritables, rituels ancestraux transmis à travers les époques par les ancêtres ou un ancêtre mythique qui a effectué ces gestes ab origine. Il s'agit dans tous les cas d'un de ces moments de l'année durant lequel le monde suprahumain se manifeste et qui est propice aux pratiques divinatoires.
En outre, en dehors des explications matérialistes, à vrai dire peu intéressantes (et très peu convaincantes d'ailleurs) à propos de ce peuple des ténèbres et des croyances dans le vampirisme, grâce au folklore roumain (folklore au sens de tradition du peuple), on sait que la mort noire, la mauvaise mort, résultat de la subversion d'un ordre naturel, culturel et cosmique fournit ses légions de "mal-morts". Décrire la complexité des rites et rituels mortuaires nécessaires au maintien de cet ordre, permetttant d'éviter un retour du mort après son décès prendrait des pages. J'en parle ici assez longuement : La Roumanie : mythes et identitésUn autre ouvrage de référence sur la Roumanie et consacré exclusivement au thème de la Mort  chez les Roumains (et qui montre, par ailleurs, l'évolution sinon la dégradation des mythes et croyances religieuses à notre époque en Roumanie - le livre est publié en 1986) est celui d'Andreesco et Bacou : Mourir à l'ombre des Carpathes.

(1) il en existe plusieurs types...(des strigoi=non articulé, les strigoii=articulé)


Crédit photo. : http://www.apologeticum.ro/


Mihai Eminescu - Strigoii



samedi 29 novembre 2014

Christophe Guilluy et sa "France périphérique"...

Je "recycle" (c'est la mode...), un de mes commentaires posté sur un autre site...

Guilluy vise juste mais pas complétement. Déjà, le terme "périphérique" prête à confusion. On peut l'associer facilement à "périurbain" et on confondra périphérie sociale et périphérie spatiale.
Guilluy fait du "périurbain", l'espace de relégation des "petits blancs" pas forcément "de souche" d'ailleurs (Français de branche issus de l'immigration espagnole, portugaise post-45, etc.). En gros, on peut reprocher au géographe, d'essentialiser certains espaces. Le problème c'est que ses détracteurs des milieux académiques, des pontes comme Jacques Levy en font autant. Ce dernier avec ses "gradients d'urbanité", une thèse plein de sous-entendus idéologiques attribue aux "centres", aux métropoles qui profitent de la mondialisation des caractéristiques discutables. Ces espaces centraux sur lesquels on trouverait à la fois des fortes densités de populations, une forte concentration d'activités, etc. seraient aussi les espaces de la tolérance et du bien vivre ensemble, contrairement au périurbain qui serait l'espace du repli sur soi. Plus le gradient est élevé plus l'ouverture sur l'autre et sur le monde est grande. C'est très critiquable. Très idéologiquement de gauche...

Guilluy et Levy ne prennent pas en compte la diversité du périurbain. De fait, ils se rejoignent pour attribuer des qualités uniques au(x) périurbain(s). Il n'y a pas, en effet, un périurbain mais des périurbains. Ces derniers sont de plus en plus divers : socialement, ethniquement, etc., certains espaces sont des espaces de conflits, mais pas uniquement. On sait qu'une petite-bourgeoisie, dirons-nous, issue de l'immigration africaine existe en France et vit sur certains territoires périurbains et côtoie, sans soucis, des "de souche" de même niveau socio-économique.
On peut même imaginer à terme, un embourgeoisement, d'un périurbain victime lui aussi d'une certaine gentrification. Il y a en France, un périurbain qui tend à s'autonomiser et qui de fait n'est plus réellement "périphérique" (ni spatialement donc par rapport aux grands centres urbains, ni socialement...). Le  terme périurbain perdrait alors son sens concernant ces territoires.
La perte de diversité, contrairement à ce que semble écrire Levy se fait dans les hypercentres des grandes villes, on y pratique l'entre-soi choisi, on veut certes bien côtoyer la diversité humaine, et un bourgeois de gauche ou de droite "de souche" ne verra aucun inconvénient à vivre aux côtés d'un Français issu de l'immigration nord-africaine à la seule condition que celui-ci ait le même niveau et le même genre de vie. Les autres moins ou pas "fortunés" devront se contenter des quartiers périphériques des villes.

Il y en encore beaucoup de choses à dire. On s'arrête ici. Mais sur ces questions de l'organisation socio-spatiale du territoire français, résultat à la fois du laisser-faire libéral et de l'incurie des aménageurs, planificateurs dirigistes d'après-guerre, on pourrait soulever longuement la question de la "mobilité géographique", qui est un peu le cheval de bataille de la gauche. Plus on est mobile, plus on est moderne, adapté au monde actuel. Or, c'est sans doute le cas pour l'hyperclasse et les cadres sup' +++' qui passent leur vie entre hôtels, TGV et aéroports pour assister à des conférences ou effectuer des missions à l'étranger, mais cette mobilité est le plus souvent contrainte, perturbante et déracinante pour les classes sociales économiquement faibles.

Et on a là tout la tartufferie de gauche qui se dévoile. La mobilité géographique (laissons de côté cet autre problème des migrations journalières) n'est pas synonyme de mobilité sociale. Aller chercher un CDD de 6 mois payé au smic à 800 bornes de chez soi, je ne vois pas en quoi c'est une ouverture sur le monde ou une promotion...C'est uniquement une adaptation à la NECESSITE capitaliste...à développer longuement...comme la question de l'étalement urbain (cauchemardesque), des formes urbaines, du prix du foncier (que fait la gauche à ce sujet ?)...

samedi 22 novembre 2014

Neutralité philosophique théorique et hypocrisie du discours de gauche

Dans une société prétendument philosophiquement neutre, avec par incidence un Etat qui n'intervient pas pour porter des jugements de valeurs ou moraux en dehors des quelques limites sur lesquelles  les membres d'une telle société peuvent s'accorder (crime, pédophilie, viol, racisme et antisémitisme véritables et non fantasmés par quelques uns, etc.)  -mais pour encore combien de temps encore?- il est impossible de déterminer la part du bien de celle du mal. ça, c'est pour la théorie.

Mais dans les faits, on achoppe rapidement sur des problèmes insolubles. Qui pourra dire, par exemple, où s'arrête/commence la liberté des uns et des autres dans une société soit-disant axiologiquement neutre. Outre le fait qu'un tel modèle de société peut conduire n'importe qui au tribunal pour réclamer, contester, dénoncer, se défendre etc., on voit bien que l'Etat, en matière de justice, doit forcément en faveur de telle ou telle partie. Donc il prend position, il n'est pas neutre. Et c'est finalement le rapport de forces du moment qui fait la différence. Autrement dit l'idéologie dominante, autrement dit encore "l'air du temps" impose sa LOI. On voit bien, en effet, que notamment la gauche française (même dans sa version marxiste ou ce qu'il en reste), par exemple, se croit dépositaire de la vérité et du côté du bien. Sur le plan de la méthode, on sait comment ces gauches fonctionnent : anathèmes, intimidations, confusionnisme (1) etc. A titre d'exemple, l'usage abusif des termes "fasciste" ou "réactionnaire" sert à disqualifier toute pensée divergente de cette doxa qui depuis une quarantaine d'années se nomme freudo-lacano-marxisme et basée plus encore que sur un compromis, une alliance se traduisant par deux faits essentiels pour comprendre le jeu politique actuel : la permissivité des moeurs défendue par la gauche et le laisser-faire économique à droite. 

Cette gauche (ou ces gauches) dont l'émergence a été possible grâce la liquidation du marxisme (cela dit, les quelques marxistes qui survivent en France ne valent même pas la peine d'être défendus puisque la stratégie de stigmatisation de leurs adversaires est identique à celle des freudo-marxistes) qui s'indigne à chaque évocation de principes moraux, de références à des valeurs que partagent encore un bon nombre de citoyens français, passe pourtant  son temps à exclure, pointer du doigt les "déviants idéologiques". On confondra ainsi le conservatisme sur un certain nombre de questions sociétales avec des thèmes authentiquement fascistes, on jouera sur le registre de l'émotion sans faire intervenir la raison : on use d'une sorte de stratégie du choc, finalement, pour empêcher un authentique débat d'idées. 

(1) Où l'on a la confirmation que le discours des universitaires de gauche est du même niveau niveau que ceux des magazines comme le Point ou de l'Express. D'ailleurs, pour un certain  nombre d'entre eux c'est un des seuls moyens d'exister et d'être vus : voir aussi le journal Libération et ses tribunes tenues par ces universitaires...


dimanche 16 novembre 2014

Jason et les argonautes (1963) versus 300 (2007)


Tellement plus palpitant, exaltant que ces récents peplums et autres récits mythistoriques "numérisés", destinés à des BDphiles ou hardcore gamers bloqués au stade pré-adolescent, tel le manichéen, anhistorique, propagandiste (1) et accessoirement sans scenario et dialogues véritables, "300", d'une nullité abominable avec ses personnages imberbes sortis d'une salle de musculation de banlieue....Avec ce film, Jason et les argonautes, on a, au contraire, exactement la réprésentation qu'un excellent élève de 6e ou 5e pouvait se faire des héros bien humains (pas des gros beaufs en slip moulant qui s'injectent de l'huile Synthol dans les muscles)  et créatures mythologiques dont lui parlait son professeur d'histoire...

(1) Sparte=Etats-Unis, Perse=Iran. On avait déjà relevé cette utilisation du cinéma (dans un film qui, d'ailleurs, traite, même si très différemment, le même sujet) à des fins de propagande politique (période de Guerre froide) dans The 300 Spartans-La bataille des thermopyles sorti en 1962, dont s'inpire d'ailleurs la BD "300" qui donnera plus tard naissance au fil éponyme.

lundi 10 novembre 2014

Franz Liszt - Réminiscences de Robert Le Diable (1840)


Giacomo Meyerbeer - Robert le Diable -opéra
Une notice sur l'opéra
Robert le Diable, est un (anti-)héros imaginaire dont la vie est relatée dans un récit en vers datant de la fin XIIe siècle, début XIIIe siècle. Sa mère est l'épouse d'un duc de Normandie. Mais le mariage des deux êtres est stérile. La femme désespérée adresse de longues lamentations et prières à Satan, pour qu'il lui donne un enfant. Elle est exaucée et  tombe alors enceinte et finit au terme de longues souffrances par mettre au monde un être abject, doté d'une très grande force physique et d'une cruauté inouïe surtout dirigée vers les gens d'Eglise. Cet homme qui a toutes les "qualités" du Diable finira pourtant, grâce à son attitude altruiste tardive,  par obtenir son Salut. Cette légende réécrite et adaptée au fil des siècles ne pouvait qu'inspirer les artistes romantiques subversifs du XIXe siècle. 

dimanche 9 novembre 2014

Yngwie Malmsteen - I'll See The Light Tonight - Marching Out (1985)

C'est Mark Boals qui figure dans le clip, mais la voix est bien celle de Jeff Scott Soto, le chanteur avec qui Malmsteen a travaillé sur ses premiers album en solo "Rising force" et "Marching Out". 
Ce n'est pas ce genre de clip qui peut mettre fin à l'incompréhension agressive du très grand public (hyper-)moderne vis-à-vis de ce genre musical "discriminant"  (comprenne qui pourra...) qui aborde des thèmes hors du temps...en même temps qu'il renoue avec la technique et la virtuosité musicales. C'est tant mieux...

samedi 8 novembre 2014

Mircea Eliade - Noces au paradis - Nunta în cer - Interprétations inédites, partie II


Voir première partie :
http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/11/mircea-eliade-noces-au-paradis-quelques.html

La quatrième de couverture de cette édition en roumain reprend un propos du critique littéraire Octav Sulutiu. En substance, Sulutiu considère "Noces au paradis" comme l'équivalent du plus fameux (connu) des romans d'Eliade "La nuit bengali" ("Maitreyi"). Ileana l'héroïne de "Noces au paradis" est une Maitreyi autochtone, roumaine donc, une Maitreyi (indienne) dans le contexte de la Roumanie des années 30. "Noces..." et "La nuit bengali" sont le même grand hymne à l'amour, on y retrouve, je cite "la même pureté de sentiment et la même fine et étrange substance avec laquelle est modelée l'héroïne". Dans "Noces...", "l'exaltation lyrique se transforme, cependant, en exaltation (animation) épique". Les valeurs communes, comprendre universelles, mais aussi le réalisme sont dans  ce roman préférés à l'exotisme du roman "La nuit Bengali".


Dans ce passage : la partie du texte soulignée en rouge fait référence à ce dont nous avons déjà parlé dans notre précédent article consacré à ce roman, à savoir : cette nécessité -plus encore que le besoin- de "naître à nouveau". On pense immédiatement au passage de l'évangile de Jean, où Jésus s'adressant à Nicodème affirme  “si un homme ne naît de nouveau, il ne peut pas voir le royaume de Dieu”. Le royaume de Dieu, soit le royaume d'Ileana...On peut dire les choses autrement : Il faut mourir à la vie profane, pour accéder à un nouveau plan cosmique, à un niveau supérieur de conscience équivalent à celui d'Ileana, voire être pure conscience ou conscience pure. Cette attitude n'est, cependant, pas propre au christianisme.
Ensuite, l'enfant que regrette Hasnas le personnage amant d'Ileana qui serait finalement la rédemptrice que ces hommes n'ont pas su reconnaître ou pas assez tôt, en tout cas de manière confuse, car ils perçoivent tout de même cet être de la qualité qu'est cette femme particulière, c'est l'enfant originaire, des commencements, l'Adam ou ou le nouvel Adam : Jésus-Christ ? En vert, les regrets autant que la "nostalgie des origines", d'un temps mythique, sacré (la régression ab origine), le moment où tout a commencé et en bleu, le désir d'enfant, de paternité (de créer un nouveau cosmos), mais surtout, sinon exclusivement, "d'être enfant", le  désir de redevenir l'enfant primordial, l'Adam des origines. Le Fils incarne le rachat universel et individuel. Tout cela est lié : la terreur de l'histoire, le temps irreversible, la nostalgie des origines, le désir de naître à nouveau, de mourir à cette vie là, de changer de niveau cosmique. 
Enfin, l'irruption d'Ileana dans la vie de Mavrodin et d'Hasnas est une bien une épiphanie, une manifestation divine, une théophanie...Chrétienne ? Est-elle Christ, c'est-à-dire oint par l'Esprit. Un certain nombre d'indices déjà mentionnés laisse supposer que oui...mais n'oublions pas ses similtudes avec Vénus-Lucifer. Nous disons qu'elle peut être rédemptrice manifestée à ces hommes (théophanie-hiérophanie suprême), le féminin sacré, le Graal, aussi bien que le plus majestueux et beau des anges. Eliade joue-t-il sur la confusion originelle porteur de lumière Lucifer-Jésus-Christ, en même temps que sur celle "étoile brillante du matin", nom donné autant à Jésus qu'à Marie-Vénus ? Ce qui revient à poser l'égalité Christ=Lucifer=Vénus=Marie=Ileana. Le savant roumain a assurément emporté au paradis de nombreuses clés d'interprétation de ses romans que nous devons désormais fabriquer nous-même. 



lundi 3 novembre 2014

Tinereţe fără bătrâneţe (1969) - La clé d'or - Inspiré du CONTE ROUMAIN de Petre Ispirescu - Tinerețe fără de bătrânețe și viață fără de moarte

Version française -le titre est non-traduit : La clé d'or. Ici la première partie étrangement amputée de quelques séquences :  http://www.youtube.com/watch?v=mR_AIDdqZMo

L'histoire du film s'inspire du conte du folkloriste-philosophe Petre Ispirescu, "Tinerețe fără de bătrânețe și viață fără de moarte", que l'on peut traduire par "Jeunesse sans vieillesse et vie sans mort", tiré du recueil "Legende sau basmele românilor" de 1872 (Légendes ou contes roumains).
Il est inutile de revenir sur les différences déjà évoquées ici entre conte, légende et mythe...On n'évoquera pas non plus les fonctions bien connues de chacun de ces récits (notamment l'utilité du conte pour l'enfant, quête initiatique, etc.), ainsi que les schémas narratifs. Voir notamment l'appendice 1 dans "Aspects du mythe" (1963) de Mircea Eliade pour une discussion sur les mythes et les contes de fées, reprise d'un propos de l'historien des religions dans La Nouvelle Revue Française (1956).
 On dira, par contre, qu'en cette époque de déconstructions-démolitions des soi-disant stéréotypes, ce genre de contes tradtionnels (loin de constituer un simple divertissement, un moyen d'évasion par ailleurs) de facture "ultra-classique" ne pourra que susciter l'effroi chez tous les ayatollahs  des "cultural studies", harpies féministes et autres subjectivistes radicaux...



Or donc. La scène introductive du film, nous plonge directement dans ce monde roumain, rural et traditionnel. Les références à la culture daco-romaine(-roumaine), balkanique et à  celle de la protohistoire-néolithique sont évidentes. Mircea Eliade nous dit que certains rites et rituels, intégrés avec bonheur à d'autres croyances païennes plus récentes mais aussi et forcément chrétiennes orthodoxes, qui persistent à notre époque en Roumanie sont en effet antérieurs à ceux pratiqués dans le monde grec ancien par exemple.
On reconnaît dans ce conte un certain nombre des êtres mythologiques de la culture populaire roumaine. On pourra en faire la liste plus tard...Avec ce film, nous sommes donc conviés à entrer dans cet univers historico-magico-religieux, typique de cette région d'Europe. On intègre un "temps fabuleux", fort différent du temps ordinaire, quotidien, banal...
Le film a été réalisé en pleine période communiste, à une époque où le régime Ceausescu se fait "nationaliste" et n'hésite plus à invoquer (certes pour se légitimer), autant les grandes figures de l'histoire roumaine (voïvodes, écrivains nationalistes, etc.) que les origines daces du peuple roumain et les récits mythistoriques forcément liés à un monde des origines, à la fois païen et chrétien, forestier et rural (agro-pastoral) et peuplé d'êtres appartenant à un monde suprahumain. Pourtant, si le film date de l'époque du conducator communiste Ceausescu, ce dernier est bien celui qui tentera d'éradiquer ce monde rural de la Tradition  et en bon marxiste de tenter de mettre un terme à la division ville-campagne (c'est aussi le programme libéral, ne l'oublions pas). Un projet catastrophique, totalement délirant et parfaitement inefficace (en termes de gains de productivité agricole et qui plus est, ne triomphera pas de cette "Roumanie éternelle") ayant partiellement abouti dans certains régions de la Roumanie et qui s'est traduit par  la "systématisation des communes rurales", la destruction de l'habitat rural traditionnel, la construction d'agrovilles, par une reconfiguration socio-spatiale artificielle d'une partie du territoire roumain, en somme. Ceausescu, le petit homme modeste devenu mégalomane, a fait preuve d'un très grand mépris -à la manière de Karl Marx ou d'un Lénine- à l'égard de ces populations rurales  qui ne pouvaient être composées qu d'êtres bornés, passéistes, réactionnaires freinant la "nécessaire" modernisation du pays. 







samedi 1 novembre 2014

Mircea Eliade - Noces au paradis - Quelques interprétations inédites sur les références symboliques dans ce roman

Qui écrirait un tel roman aujourd'hui ? Qui relaterait ces histoires d'amour au risque de passer pour un ringard ?...A peu près personne...Lire ce roman d'Eliade écrit dans les années 30, en cette modernité finissante c'est prendre acte d'une époque révolue. Ce roman et cette écriture sont, en effet, aussi éloignés des miévreries sentimentalistes postmodernes que du récit psy-culogique et du mode d'expression des charretiers de la néo litté-rature porno-révolutionnaire "despentienne" de cette fin d'âge sombre.
Ce roman est d'ailleurs loin d'être aussi banal comme certains l'affirment après lecture. Eliade nous donne plus qu'un roman d'amour, un roman...à mystères qui tourne autour de cette étrange femme roumaine des années 1930. Si on a lu Maitreyi -et que l'on connaît la biographie du savant roumain- on comprend encore plus aisément ce roman et l'obsession d'Eliade pour le thème de l'amour impossible.
On trouvera un résumé de l'histoire (inutile d'y revenir très longuement) sur la 4e de couverture du roman, notamment dans cette édition : "Noces au paradis," paru chez Gallimard dans la collection Imaginaire que je scanne ici avec le 1ère de couv' : 

Quelques clés d'interprétations personnelles, jetées là, qui pourront, par ailleurs, paraître contradictoires, en apparence...
Le grand amour d'Ileana sur lequel elle est très discrète durant sa relation avec Mavrodin est assurément Hasnas le compagnon d'une nuit de Mavrodin dans ce chalet des Carpates. 
Qu'est-ce qui pousse Hasnas et Mavrodin à détruire leur relation avec cette femme qui semble si parfaite ? Les deux hommes qui ont vécu une histoire d'amour avec la même femme, racontent chaun leur tour leur relation avec cet être tellement unique qu'ils sont dans l'incapacité (peut-on comprendre) d'en assumer la totalité...Chacun de ces deux hommes rencontre Ileana à des moments différents de la vie de cette femme dont ils peinent à saisir la personnalité dans son intégralité. D'où leur désarroi et leurs immenses regrets qui inondent leurs longs récits présentés dans ce roman. Hasnas, une première fois, au moment où elle est encore une jeune fille, puis ensuite 7 ou 8 années plus tard. A la suite d'Hasnas, Mavrodin vit une histoire singulière avec cette femme avec la même passion que le premier mari-amant. Les deux hommes en font quasiment la même description, avec le même lyrisme, sur le même mode laudatique, sur le même plan, au-delà du rationnel. Ajoutons que Mavrodin, écrivain, artiste créateur, s'unit à Ileana quand celle-ci souhaite un enfant, fruit de leur amour qui lui permettrait de s'accomplir avant qu'elle ne comprenne ou ne se résigne à s'effacer pour laisser Mavrodin poursuivre la seule oeuvre créatrice qu'il est en mesure d'assumer :  l'écriture de ses livres. Hasnas des années plus tôt s'était, quant à lui, heurté au refus de la femme d'assumer une maternité. 

Or donc, Ileana appartient à un entre-deux-mondes historique celui de la société roumaine finissante des années 30, déjà occidentale et encore traditionnelle.mais aussi à deux univers de qualités différentes : matériel (avec en son sein, le jeu dialectique sacré/profane) et spirituel (un au-delà non humain). Sur le prénom de la femme : Ileana. Prénom d'origine grecque, sa signification est "éclat de soleil".  Référence certaine à la mythologie grecque, Zeus place Ileana (ou Héléne), d'une beauté hors-norme, c'est comme cela qu'elle est décrite par ses deux amours dans le roman d'Eliade, au plus haut dans le Ciel et côtoie les dieux. 

Une interprétation qui semble avoir échappée à tous les (peu nombreux) commentateurs connus de l'oeuvre concerne celle à propos de la pierre d'Emeraude perdue par Ileana-Leana. Eliade en fin symboliste ne peut décemment rien laisser au hasard et choisir de mentionner la pierre d'Emeraude sans attendre du lecteur qu'il ne rebondisse sur une occasion de lever le voile sur une partie du mystère des deux (mêmes) histoires d'amour de ce roman. La jeune femme perd donc son émeraude fixée sur la bague offerte par Hasnas (p. 229), "une perte vraiment irréparable" pour Leana (p. 230). Un jour, Hasnas en rentrant dans son foyer découvre Ileana...le front appuyé contre "la fénêtre de l'appartement" (p. 229) où le couple vit. Le front, l'émeraude...comment ne pas penser au récit biblico-mythique narrant la déchéance de Lucifer ? L'émeraude est cette pierre rare, tombée du front de Lucifer lors de sa chute des Cieux. Et justement le titre du roman est "Noces au paradis". Symboliquement, perdre l'émeraude revient à être chassé du Paradis. On se souvient que Lucifer est originellement le "porteur de lumière", l'étoile du matin, la planète Vénus chez les Romains...Vénus déesse de l'amour, le féminin sacré...Ileana-Lucifer-Vénus, éclat de soleil-porteuse de lumière...et de l'amour...Le porteur de Lumière désignant originairement Jésus-Christ, "Christus verus Lucifer", "Christ,le vrai Lucifer", "Christ véritable porteur de lumière".

L'émeraude est un talisman très puissant également associée au signe du cancer comme le prénom Ileana (l'association Ileana-Emeraude-Lucifer), mais aussi aux eaux originelles et pures, protectrices du foetus dans l'uterus. C'est Ileana autant que l'amour de ces deux êtres qui n'ont plus (pas) leur place dans ce monde originel, protégé, idéal. La chute, de l'aveu d'Hasnas est provoquée par sa (propre?) volonté, par sa méchanceté, par sa peur irrationnelle de cette relation unique, parfaite : "Combien de fois ne l'avais-je pas humiliée, attristée, peinée profondément, avec un archarnement sauvage et aveugle que j'étais incapable de contrôler" (p. 240). Elle est provoquée par l'orgueil du mâle et non par celle de cette femme sans défauts, sans doute.

Le personnage d'Hasnas aspire à la vie nouvelle : "...Je ne sais comment expliquer ce désir. De tout ce que vous m'avez dit, j'ai compris que vous n'avez jamais connu ce besoin obscur de naître de nouveau, ce besoin d'une compensation dans quelqu'un d'autre que la compagne de notre vie, de notre amour" (p. 239), "ce qui me pesait le plus cet après-midi là, c'était le sentiment d'irréparable" (ibidem). Là encore, le thème est connu : la régénérescence, la purification, la nostalgie des origines. 
On pense également au chaos destructeur et créateur, mais cette entreprise de destruction, d'annihilation du monde ancien (sa vie passée) menée par Hasnas ne mène à rien. Pas de passage du chaos au cosmos, mais un comportement nihiliste. La (trop?) jeune femme ne veut pas de l'enfant (primordial), de l'Emmanuel, Hasnas mué par une force qui le dépasse (une force maléfique du monde suprahumain, l'éternel combat entre ténèbres et lumières ?) s'acharne sur Leana et, par son comportement, finit par casser le lien qui l'unit à celle-ci...car il est incapable à mourir à la vie profane ?...

"Nous ne sommes pas un couple de ce monde, nous deux, dis-je pour la consoler. Notre destin ne s'accomplit pas sur cette terre. Nous nous sommes connus dans l'amour; l'amour est notre paradis. L'amour sans fruit : nous sommes comme Tristan et Yseult, Dante et Béatrice (...)" (p. 93), "(...) j'ai peur que notre amour ne s'altère, s'il enfantait ici, sur terre" (ibidem) poursuit Mavrodin. A la p.159, Hasnas confirme indirectement (?) la singularité de l'union avec Ileana-leana en faisant référence à ces événements uniques, cette "grande chose" qu'on ne vit qu'une seule fois dans sa vie. On pense à une démonstration de force, une manifestation suprahumaine, une cratophanie, sinon une hiérophanie : une manifestation du sacré dans un objet, un être (l'hiérophanie suprême étant l'Incarnation du dieu dans la chair). Rappelons  que selon un récit mythique (et étymologique...) Ileana est aux côtés des dieux...au paradis. 

A la fin du roman, les deux hommes ont la certitude au moment où ils se parlent qu'Ileana-Leana est morte. Sans doute que cette "certitude" rassurent les deux hommes. L'amour avec Ileana, bien que charnel, n'était véritablement possible que s'il était assumé également sur un plan cosmique...un plan ou un niveau qu'ils pressentent seulement. Impossible de se mettre aux niveaux (inséparablement terrestre et cosmique) de cette femme, pour ces deux êtres finalement sinon trop frustres pour elle, dans tous les cas impotents, incrédules à la manière de ces disciples de Jésus-Christ malgré les preuves affirmant une autre réalité


Les deux protagonistes mâles sont des hémiplégiques, ils ne peuvent assumer cette histoire d'amour lumineuse, et plus encore numineuse (voir Rudolf Otto). En effet, Ileana-Leana est autant un mystère fascinans que source d'effroi, de terreur pour ces hommes. Ces derniers sont en quelque sort des deicides...Ils savent que cet amour est bien autant au-dessus de toutes les petites amourettes qu'ils ont vécues, que de toutes les relations amoureuses existantes sur terre, mais ils ne peuvent supporter un tel poids, une telle manifestation de puissance...A la page 157, Mavrodin confesse son impuissance à décrire Ileana et l'amour qu'il lui a porté autrefois "démoralisé par mon impuissance à rendre la vérité, l'impuissance que tout artiste éprouve de se confesser, comme un homme, totalement, comme un chrétien". On se rappelle de la formule d'Eliade faisant du christianisme, la religion de l'homme déchu, de l'homme moderne finalement...Ileana est une mystagogue et assume à la fois la réalité du monde profane et celle du monde sacré, du matériel et du spirituel. Elle descend sur terre et accepte de s'autolimiter en espérant faire venir à elles ces hommes et les faire accéder à un nouvel état de conscience. C'est un échec...Comme le christianisme (l'Eglise) ? Sa seule véritable existence relève du monde suprahumain, au paradis..auquel elle n'a plus accès (?), d'où son désespoir. Ileana semble bien être un ange déchu(e) (cf. l'emeraude)...autant que Vénus, la déesse de l'amour qui s'incarne dans la chair...


Il y a encore d'autres points à développer, à préciser,  concernant la "polarité", j'y reviendrai peut-être...



AJOUT :
Suite de l'analyse (8 novembre 2014): 
http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/11/mircea-eliade-noces-au-paradis-nunta-in.html

Ici mon interprétation de "La lumière qui s 'éteint" du même Mircea Eliade : 
http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/06/la-lumiere-qui-seteint-mircea-eliade.html




PAT METHENY group - In Her Family (1987) et PAT METHENY - Phase dance (1977)



 Lien vers (solo à 1m10s) :  PAT METHENY - PHASE DANCE (1977)