: Jean-Michel Lemonnier, bloc-notes: BAO
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samedi 31 décembre 2016

Guerre de et pour l'Eurasie : la Macédoine, un des "fronts de demain" (III)



La Macédoine

La Macédoine est un État indépendant depuis 1991. Elle connait dès les premiers temps de son existence un conflit symbolique l'opposant à la Grèce à propos de son nom. Les Grecs n'acceptent pas que les Macédoniens slaves utilisent le toponyme Macédoine qui renvoie à leur propre histoire (Royaume de Macédoine), à l'hellénisme, à la langue grecque, d'autant plus que la jeune république ne se prive pas d'utiliser des symboles identitaires forts dont la Grèce se dit la seule dépositaire : Alexandre le Grand, le soleil de Vergina ornant le tombeau de Philippe II de Macédoine. On retrouve ici les préoccupations des nationalistes protochronistes des anciens Etats communistes, qui dans leur quête d'identité, revendiquent une filiation directe et la plupart du temps unique entre les peuples des Etats modernes et ceux de l'Antiquité. De fait l' appellation FYROM (Former Yugoslav Republic Of Macedonia) - soit ARYM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine) en français - est celle qui est reconnue et utilisée à l'international. Mais cette querelle identitaire ne semble pas devoir dégénérer en conflit armé et reste, pour le moment, cantonnée au domaine du débat intellectuel dans lesquels interviennent politiciens, historiens protochronistes ou non. Mais sait-on jamais...

La situation pouvant rapidement se traduire en conflit armé est plutôt à chercher dans les tensions entre Macédoniens "de souche" et Albanais. La Macédoine présente une grosse minorité d'Albanais représentant environ un quart de la population totale du pays, soit environ 500000 personnes pour un territoire comptant un peu plus de 2 millions d'habitants. A ce constat général, il faut évoquer une situation particulière. A l'ouest du pays, les Albanais sont soit majoritaires, soit représentent une grosse minorité par rapport à la population totale de la région. Plus on se rapproche de la frontière avec le Kosovo ou l'Albanie, plus ils sont nombreux. Ils sont majoritaires dans certaines villes et forment une minorité très importante dans d'autres villes ou villages. Cette population est très vindicative et obtient depuis les années 90 tout ce qu'elle demande au pouvoir central. Des revendications concernant le bilinguisme ou un désir pour les Albanais d'être mieux représentés au sein de la société macédonienne, on passe très vite à des revendications d'indépendance de la partie du territoire majoritairement albanais ou le rattachement de celle-ci à l'Albanie-Kosovo. En 2001, des anciens combattants de la guerre du Kosovo de l'UÇK-M ont réalisé plusieurs opérations visant à rattacher la zone albanaise de la Macédoine au Kosovo, sous couverts de revendications d'ordre culturel et linguistique. Un conflit oppose alors pendant six mois les Albano-kosovars au pouvoir central. Les accords d'Ohrid du 8 août 2001 donnent gain de cause aux Albanais. Par ces accords, l'albanais devient langue officielle au même titre que le macédonien dans toutes les municipalités peuplées d'au moins (ou seulement ! c'est au choix)  20% d'Albanais, l'usage de la langue albanaise est autorisé au parlement, etc. Ces mesures sont évidemment une avancée considérable pour la domination albanaise de la Macédoine. La toile de fond idéologique de ces conflits culturel et armé étant toujours la réalisation de la Grande Albanie. Plus récemment, en 2014, lors d'une manifestation organisée pour défendre des Albanais accusés d’avoir tué cinq Macédoniens, on pouvait entendre des slogans comme "Skopje,  cœur de l’Albanie" qui fait écho à un autre slogan shqiptar (albanais)  "Kosovo, cœur de l’Albanie". En mai 2015, ont lieu simultanément des manifestations à Skopje et un coup de force armé à Koumanovo dans le nord-est du pays à proximité de la frontière avec la Serbie, associant des Albanais de Macédoine et du Kosovo. Le parti au pouvoir, l'Organisation révolutionnaire macédonienne intérieure - Parti démocratique pour l'Unité nationale macédonienne (VMRO-DPMNE), originellement d'orientation nationaliste devenu parti de centre-droit, accusé par l'opposition de favoriser les chrétiens appartenant à l’Église orthodoxe macédonienne au détriment des Albanais musulmans, organise alors promptement et avec succès une contre-manifestation dans la capitale tout en réagissant fermement à l'attaque terroriste. Il est intéressant de signaler que ces événements se sont produits le 9 mai, date hautement symbolique car jour de célébration de la victoire russe sur le nazisme. Ici à Skopje, comme ailleurs dans les Balkans yougoslaves, les "émissaires" du BAO (ambassadeurs) encouragent largement la contestation contre le pouvoir central actuellement aux mains du VMRO-DPMNE dont les bonnes relations qu'il entretient avec la Russie sont gênantes. Le 4 mars 2016, à Butel, ville majoritairement orthodoxe (65% de la population) localisée dans le nord de la Macédoine, des Albanais détruisent et brûlent une croix orthodoxe. A cette crise interne, il faut ajouter la question de la gestion des migrants que la Macédoine, située sur la très fréquentée "route des Balkans" voit déferler sur son petit territoire. A la date du 5 mars 2016, 13000 migrants-réfugiés auxquels les Albanais apportent leur soutien se pressent à la frontière entre la Grèce et la Macédoine, alors que la Grèce doit s'organiser pour relever le défi de la présence imposée de  30000 personnes venant de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan, sur son territoire. Un peu plus d'un mois plus tard, la situation devient presque incontrôlable.

Le parti au pouvoir en Macédoine, au début de l'année 2016, est favorable à une coopération avec la Russie dans le domaine énergétique. Un projet de gazoduc doit remplacer le programme south stream que les euro-atlantistes de Bruxelles-Washington ont fait avorter. Pour faire échouer les projets de coopération économique russo-macédoniens, le BAO s'appuie donc sur les groupes radicaux albanais nationalistes irrédentistes et djihadistes et est donc favorable à une partition éventuelle de la Macédoine en deux zones. L'une reviendrait à l'Albanie, l'autre à la Bulgarie. Pour ce faire, le BAO flatte-t-il les séparatistes de Tirana, Pristina et de Koumanovo et leur rêve de Grande Albanie. La Serbie entretient des relations plutôt cordiales avec la Macédoine qu'elle voit, avec raison, comme un Etat neutre et garant d'une certaine stabilité dans cette région sud-balkanique (Grèce incluse). Début avril 2016, des manifestations se déroulent à Skopje, la capitale macédonienne. Des Macédoniens descendent dans la rue pour contester un  projet de loi d'amnistie et demander la démission du président Gjorge Ivanov, proche de Poutine. Très rapidement, le 13 avril, nous assistons aux premières scènes d'émeutes. Le scénario est devenu très commun. Ivanov est accusé de corruption, la sémantique journalistique du BAO évolue, de "gouvernement de Macédoine", on passe à "régime de Skopje" comme on parle de "régime de Damas" pour bien marquer la supposée illégitimité du pouvoir en place. Les manifestations sont sous le contrôle d'une poignée de chefs appartenant à des ONG, l'opposition au pouvoir en place soutenue par les gouvernements des pays du BAO et l'Europe communautaire et les Etats-Unis mettent en garde Skopje et menacent de sanctions[1]. Une situation qui ressemble sensiblement à celle ayant précédé les "Révolutions de couleur". Ce que l'on peut dire avec quasi-certitude , c'est qu'une déstabilisation de la Macédoine ne manquerait d'avoir  de graves conséquences dans tous les Balkans et peut-être au-delà...





samedi 5 novembre 2016

Guerre de et pour l'Eurasie : La République serbe de Bosnie (Republika Srpska), un des "fronts de demain" (II)


La création de l'Etat de Bosnie et Herzégovine suite aux accords de Dayton de 1995 (en réalité signés à Paris) devant mettre un terme à la guerre de Bosnie qui débute en 1992 émane de la stratégie de "nation building". Depuis cette date, même si ce presqu'Etat possède des institutions politiques, il est sous le contrôle d'un Haut Représentant internationale en Bosnie-Herzégovine, autrement dit sous la "protection" d'un représentant du BAO. Depuis 2009, c'est un autrichien Valentin Inzko, envoyé de Bruxelles, assisté de l’ambassadeur étatsunien néo-conservateur David M. Robinson qui occupe cette fonction.  L'ensemble de la Bosnie est dans une situation socio-économique calamiteuse à peu près identique à celle de l'Albanie ou de la Moldavie. 

Ce pays est divisée en deux zones, l'une musulmane, l'autre serbe orthodoxe, la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine (Fédération croato-musulmane) qui a pour capitale Sarajevo et la République serbe de Bosnie dont la capitale est Banja Luka. La première se trouve face à une crise économique mais aussi démographique très grave. Les Musulmans (on parle ici de nationalité pour désigner ce qui correspond essentiellement aux descendants de Slaves convertis depuis l'occupation ottomane et qui ont obtenu une reconnaissance de nationalité sous Tito) fuient la région en espérant trouver de meilleures conditions de vie en Europe occidentale. Les pays de destination de ces migrants sont principalement l'Allemagne et l'Autriche. La partie serbe est, quant à elle, bien plus viable économiquement et stable politiquement que le territoire peuplé de Musulmans. Ainsi est-elle la cible permanente des opérations de subversions émanant des Etatsuniens et de leurs vassaux. Il n'est pas inopportun de dire ici que les islamistes radicaux ont le champ libre dans cette zone. On trouve ici comme ailleurs dans les Balkans des "centres culturels", à Gornja Maoca, Ošve ou Dubnica depuis l'année 2012, qui sont autant de centres d'entrainement pour jihadistes crées et commandés par un certain Nusret Imamović. Le site du département d'Etat étasunien identifie ce personnage de cette façon :  "Nusret Imamovic is a Bosnian terrorist leader operating in Syria. After his arrival, Imamovic actively supported violent extremism, and is now believed to be fighting with al-Nusrah Front"[1]. Après être passé par Al-Qaida puis par le Front al-Nosra, Imamović comme l'indique la note du département d'Etat, a rejoint l'EIIL en entrainant avec lui les jihadistes de Bosnie. "Imamovic, who is named on a US State Department terrorist list, is believed to be the third-in-command of Al-Qaeda's Syria affiliate Al-Nusra Front"[2]. Husein Bosnic, un ancien membre d'une unité de moudjahidines dans la guerre de Bosnie, a remplacé Nusret Imamovic après que le départ de celui-ci pour la Syrie à la fin de l'année 2013, selon une source du  département d'Etat américain.

Si la plupart des Bosniaques de confession musulmane ne semblent pas devoir adhérer à l'idéologie sunnite-salafiste importée en Bosnie dans les années 90, plusieurs centaines d'éléments naviguant entre le Moyen-Orient et les Balkans sont prêts à mener un nouveau combat en Bosnie mais aussi dans toute l'Europe. C'est à Zagreb en Croatie qu'est lancé l'appel au Jihad de 1992. La "guerre sainte" des moudjahidines sera, entre autres, financée par des ONG islamistes séoudiennes. Des groupes djihadistes, comme les "Forces musulmanes" d'Abu Abdoul Aziz, réunissent d'anciens combattants arabes de la première guerre d'Afghanistan (1979-1989) et viendront en soutien à l'armée bosniaque. A la fin de la guerre, ils partiront rejoindre les rangs des rebelles en Tchétchénie (Avioutskii, 2005 : p. 228-229).

Or donc, en 2016 on peut identifier deux groupes principaux parmi ces djihadistes. Le premier est composé d'anciens combattants de la guerre de Bosnie (1992-1995) affiliés à Al-Qaida venus de cet immense espace que les Etatsuniens ont nommé "Grand Moyen-Orient". Il faut rappeler que durant la guerre de Bosnie, Oussama Ben Laden était un conseiller d'Alija Izetbegović, protégé du démocrate étasunien Richard Perle. Ce dernier, proche de G. W. Bush, fut collaborateur de Ronald Reagan mais également membre du groupe Bidelberg, membre collaborateur du PNAC et, parmi d'autres fonctions, administrateur du Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA)... L'autre groupe est composé principalement de jeunes, récemment convertis au salafisme. Depuis 2011, les actions de Bosniaques salafisés se multiplient. A titre d'exemple, en 2015, dans la ville de Zvornik, Nerdin Ibric, un islamiste a ouvert le feu sur des policiers.
Le BAO a d'autant plus intérêt à entretenir l'existence de ces centres de formation pour terroristes que le président actuel de la République serbe, Milorad Dodik, entretient de bonnes relations avec le Russie de Vladimir Poutine. Les événements de 2014 qualifiés de "Printemps bosniaque" - selon la formule générique appliquée à tous les cas de déstabilisation des territoires suscitant l'intérêt du BAO - qui ont touché l'entité musulmane devaient par ricochet générer des troubles dans la Bosnie majoritairement Serbe. L'ambassadeur de Palestine en Bosnie a, d'ailleurs - dans la grande lignée des analogies douteuses directement issues de la grande fabrique du consentement "occidentiste" anti-serbe -, comparé la situation de la Bosnie musulmane à celle de Srebenica, lieu du "génocide" (selon la qualification du TPYI) des Bosniaques qui aurait été perpétré par l'armée de la République serbe de Bosnie conduite par le général Ratko Mladić et l'organisation paramilitaire serbe Scorpions née lorsque la République serbe de Krajina fait sécession avec la Croatie. Une qualification de génocide que Rony Brauman, au passage, rejette. Dans un entretien accordé au magazine Témoignage chrétien en 2008, il affirme : "Les faits sont pourtant clairs et acceptés par tous, mais on a appelé ça un génocide. Srebrenica a été le massacre des hommes en âge de porter des armes. C'est un crime contre l'humanité indiscutable, mais on a laissé partir des femmes, des enfants, des vieillards, des gens qui n'étaient pas considérés comme des menaces potentielles. (...) Que l'on en ait fait un génocide montre bien que tous les massacres d'une certaine envergure ayant fait l'objet d'une certaine préparation entrent dans cette qualification. C'est une notion qui a perdu en profondeur tout ce qu'elle a gagné en surface. (...) Je trouve frappant cette obsession de débusquer des génocides, comme pour en être le combattant résolu. C'est vrai que Kouchner a vu un génocide au Biafra, au Kurdistan, en Bosnie, au Kosovo, en Irak, au Soudan... Je crois que cette notion de génocide est mobilisée parce qu'elle absolutise la situation. Elle dépasse les complexités d'une guerre avec ses compromis, ses enjeux, pour sortir du terrain de la politique et se mettre sur celui de la morale. (...) Une fois qu'on a prononcé ce mot pour qualifier une situation, toute discussion devient un atermoiement scandaleux, toute prise de distance devient une espèce d'indifférence criminelle"[3]. Or donc, depuis que Washington a placé Alija Izetbegović à la tête de la Bosnie-Herzégovine au début des années 90, peu de choses semblent avoir changé sur ce point : les Serbes sont toujours les potentiels bourreaux des Musulmans, des musulmans en Bosnie et de ceux vivant dans la totalité de l'espace ex-yougoslave...Si une nouvelle guerre en Bosnie n'éclate pas dans les mois ou années à venir, au moins, à considérer l'ensemble de la situation dans les deux entités, l'Etat Bosniaque fera-t-il sans doute l'objet d'une réorganisation territoriale et politique décidée par l'Union européenne ou Washington.

Tous les ingrédients sont réunis pour une nouvelle implosion des Balkans qui mènerait à terme soit au retour du Kosovo et de la Republika Srpska à la Serbie, soit à l'annexion par l'Albanie du Kosovo, d'une partie de la Macédoine  (ce qui équivaudrait à la disparition de cet Etat) concrétisant pratiquement le rêve panalbanais. Cette dislocation de l'espace géopolitique balkanique permettrait l'"indépendance" de la Voïvodine (ou sa partition), entrainerait la disparition de la Macédoine, et l'agrandissement de la Bulgarie. Selon Leonid Petrovitch Rechetnikov, ancien Lieutenant-Général retiré de la direction du SVR (service de renseignement extérieur russe), la Serbie, la Republika Srpska et le Kosovo sont au centre d'une épreuve de force entre les Etats-Unis d'Amérique et la Russie. Il ne faut pas oublier que le gouvernement serbe présente, aujourd'hui en 2016, des  éléments pro-étasuniens et que les Russes mettent en garde la Serbie sur une possible entrée du pays dans l'OTAN. La Russie conseille, de fait, aux Serbes de mettre rapidement à distance ces politiciens serbes qui souhaitent approfondir la collaboration avec Washington.




[1] "Designations of Foreign Terrorist Fighters", Media Note, Office of the Spokesperson, Washington, DC,http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2014/09/232067.htm, en ligne le 24/09/2014, consulté le 16/02/2016
[2] "Once magnet for foreign 'mujahideen', Bosnia now exports them", AFP,         http://www.globalpost.com/article/6532425/2015/04/29/once-magnet-foreign-mujahideen-bosnia-now-exports-them, en ligne le 29/04/2015, consulté le 16/02/2016
[3] Rony Brauman. "Deux ou trois choses que je sais du Mal..."http://temoignagechretien.fr/articles/societe/deux-ou-trois-choses-que-je-sais-du-mal, en ligne le 17/01/2008, consulté le 16/02/2016
Avioutskii, V. (2005). Géopolitique du Caucase. Editions Armand Colin
(Extrait d'un livre non publié de Jean-Michel Lemonnier)




samedi 8 octobre 2016

Guerre de et pour l'Eurasie : la Moldavie, un des "fronts de demain" (I)



La principauté de Moldavie créée au XIVe siècle passe sous domination ottomane au XVIe siècle.  Annexée par la Russie en 1812 après le Traité de Bucarest, le territoire qui passe sous domination russe est rebaptisé Bessarabie. En 1918, la "Grande Union" permet la création de la Grande Roumanie ou Roumanie intègre, acmé d'un processus qui débute en 1859 avec le Traité de Paris et permettant l'émancipation et l'unification des populations roumanophones empêchées pendant des siècles par différents empires (ottoman, austro-hongrois, russe). La Bessarabie est alors rattachée à la Roumanie. Durant 22 ans, de 1918 à 1940, la Roumanie connaît sa plus grande expansion territoriale. En 1940, grâce au pacte germano-soviétique, l'URSS - alors que le royaume de Roumanie est encore dans la camp Allié - annexe la Bessarabie, la Bucovine du Nord ainsi que l'arrondissement de Herța (dans actuel oblast ukrainien de Tchernivtsi).  Au même moment, la Hongrie s'empare de la Transylvanie et la Bulgarie de la Dobroudja du Sud. Le pacte germano-russe rompu, le maréchal Ion Antonescu arrivé au pouvoir en 1940, compte sur une alliance - purement pragmatique - avec l'Allemagne[1] pour récupérer les territoires roumains. Rapidement avec l'aide de la Wehrmacht, l'armée roumaine, qui participe à l'opération Barbarossa, reconquiert la Bessarabie en 1941 qui est rattachée à la Roumanie jusqu'en 1944. Durant cette période (1940-1944), les violences perpétrées sur ces territoires sus-cités, aussi bien par un camp que par l'autre, sont inouïes. L'Armée rouge soviétique massacre les Roumains de Bucovine, certains d'entre eux sont déportés en Sibérie, puis c'est au tour de la Roumanie sous la direction du Maréchal Antonescu (dont la responsabilité dans l'holocauste des juifs de Roumanie est toujours discutée en Roumanie !) de détruire la communauté juive de Bucovine et d'organiser des déportations massives de juifs, mais aussi de Rroms et d'opposants au régime vers une Transnistrie récemment conquise qui sera le tombeau de ces "indésirables". A l'issue de la dernière guerre mondiale, la Roumanie perd la Bessarabie (Moldavie indépendante et Boudjak qui revient à l'Ukraine, oblast d'Odessa) ainsi que d'autres territoires (une partie de la Bucovine, de la Dobroudja) soit 58000 km2. Malgré son passage dans le camp des Alliés en 1944, elle est envahie par l'Union soviétique. C'est le début de l'ère communiste. Un communisme importé auquel les Roumains de souche n'avaient jamais adhéré. En effet, le Parti Communiste Roumain (PCR) jusqu'à l'immédiate après-guerre est le parti des minorités ukrainiennes, russes, hongroises et juifs. Il ne doit sa transformation en parti de masse qu'à la présence des armées russes sur le territoire roumain. De 1944 à 1991, la Bessarabie devient une république socialiste soviétique. Mais elle subit des modifications territoriales. Une partie du territoire, au nord et au sud est transférée à la république socialiste d'Ukraine et la Bessarabie reçoit le territoire oriental de Pridniestrovie (appellation russe) ou Transnitrie (dénomination roumaine). La Moldavie redevient indépendante en 1991 après la disparition de l'URSS. Durant la même période, s'opère un retour à l'alphabet latin dans la nouvelle république indépendante. Le territoire moldave correspond aux deux tiers du territoire de l'ancienne Bessarabie. Mais la partie orientale de l'ancienne Bessarabie, la République moldave du Dniestr, la Pridniestrovie ou Transnitrie prenant pour capitale Tiraspol, fait sécession avec Chișinău et reste sous domination russe. Il est bon de rappeler que les russophones représentent de nos jours un tiers de la population de Transnitrie, soit autant que les roumanophones et que les ukrainophones.
Un conflit de nature à la fois politique, symbolique et identitaire, armé mais de faible intensité éclate entre Moldaves roumanophones et les Russes de Transnistrie, après l'indépendance ; les nationalistes pro-Roumains soutenus par le BAO promettant, par ailleurs, de chasser les "Russes" de Moldavie. Une union de la Moldavie (territoire au-delà du Dniestr inclus) à la Roumanie aurait noyé les Slaves russophones dans un océan de latinité, mais surtout aurait mis fin à l'influence russe sur le territoire moldave. Le cessez-le-feu de 1992 puis le référendum de 1994 remporté par les partisans d'une Moldavie indépendante éclipsent durant des années le conflit entre nationalistes réclamant l'union de la Moldavie à la Roumanie et les pro-Russes. En 2007, le président roumain Traian Basescu permet, cependant, aux Moldaves qui le souhaitent d'acquérir la nationalité roumaine. Le conflit entre Moldaves pro-Roumains et Moldaves pro-Russes est latent...
Il convient de dire, que la Moldavie est d'une grande importance stratégique. Sa situation géographique, entre les Balkans à l'ouest et la Mer Noire, proche des Carpates et du Danube en fait une position avancée pour le contrôle du Danube et des détroits depuis le XIXe siècle et jusqu'à aujourd'hui. La rivalité entre la Roumanie et la Russie pour la maîtrise de cet espace n'a jamais cessé, a fortiori depuis l'intégration de la Roumanie à l'Europe communautaire et à l'OTAN. Les Etats-Unis et la Russie ont des visées sur la Moldavie. Washington est toujours dans sa stratégie de conquête de l'Europe de l'est et d'encerclement de la Russie et Moscou ne voit guère d'un bon œil le passage de la Moldavie, pas plus que celui de la Pologne ou des Pays Baltes, par ailleurs, dans l'aire d'influence du BAO. Ce rapprochement progressif de la Moldavie avec l'Europe euro-atlantique, officialisé par la signature d'un accord d'association avec l'Union européenne en 2014 est évidemment condamné par  Moscou. Sur le plan de l'identité, diverses tendances traversent la société moldave. Une frange de la population est partisane d'une réunification du pays avec la Roumanie, une autre s'accroche à son particularisme et sans être hostile à son voisin préfère la formule "deux peuples, deux Etats" à celles "un peuple, deux Etats" ou "un peuple, un Etat". Sur le pan économique, la Moldavie ne s'est jamais remise de la dislocation de l'URSS et son indépendance lui a fait perdre de nombreux débouchés commerciaux. L'industrie lourde et productive se trouve dans cette Transnistrie sécessionniste. Malgré quelques investissements étrangers et une industrie légère axée sur l'agro-industrie, la situation économique est peu reluisante. Cette dernière provoquant un exil massif de Moldaves vers les pays du monde euro-américain...En outre, la Moldavie est largement dépendante de la Russie, en particulier en ce qui concerne l'énergie. Le gaz et le pétrole russe sont indispensables à la république et Bucarest n'a pas grand chose à proposer contre cette domination russe ni contre le chantage concernant la Moldavie.
Depuis la création de la république de Moldavie de nombreuses crises politiques ont jalonné sa jeune histoire. La plus récente et peut-être la plus aiguë est celle qui se déroule actuellement au regard de la situation géopolitique dans cette Europe centre-orientale, et précisément à cause de la guerre en cours en Ukraine, pays voisin de la Roumanie et de la Moldavie. Cette crise politique remonte au mois d'avril 2015 après la découverte d'une fraude financière évaluée de plus de 900 millions d'euros. Cette somme disparue de trois banques moldaves correspond à 15% du Produit Intérieur Brut de la Moldavie. Suite a cet énorme scandale, des manifestations populaires ont conduit à la démission du premier ministre Vlad Filat accusé d'avoir détourné 230 millions d'euros. Le 21 janvier 2016, plusieurs dizaines de millions de personnes expriment leur colère à Chisinau, la capitale moldave, après la nomination de Pavel Filip un européiste (pro-UE) et de son gouvernement approuvée par le parlement moldave. La Moldavie pays de 3,5 millions d'habitants, est ethniquement roumain à 78%, et russe à 12%. La société moldave souvent perçue, exagérément en Europe occidentale, par le biais déformant du journalisme de masse, comme clivée en deux avec d'un côté ses roumanophones, favorables à une entrée de leur pays dans l'Union européenne et/ou d'un rattachement avec la Roumanie, de l'autre des russophones hostiles à l'Europe communautaire et marqués par un tropisme pro-russe. Pourtant, récemment pro-russes et partisans de l'intégration de l'intégration de la Moldavie à l'Union européenne, forces politiques de droite comme de gauche, dans une sorte d'union sacrée, ont défilé côte à côté pour dénoncer la corruption du pouvoir. L'oligarque Vlad Plahotniuc, accusé d'avoir une influence profonde sur le pouvoir central fait partie des cibles de ce mécontentement populaire.  En moins d'un an, trois gouvernements ont été nommés. La situation en Moldavie en janvier 2016 est pré-insurrectionnelle. Le mécontentement populaire à l'égard d'un régime corrompu glisse lentement vers un point de non-retour. Tour à tour et selon les sources, on accuse la Russie ou les puissances du BAO de préparer un coup d'Etat en Moldavie. L'Ukraine orientale est déjà à feu et à sang, la Moldavie suivra-t-elle ce funeste chemin ? Comment réagirait la Roumanie membre de l'OTAN face à un guerre civile en Moldavie qui ne tarderait pas à contaminer la République moldave du Dniestr ? Il est impossible que la Russie laisse s'écarter celle-ci de son aire d'influence. A l'évidence,  toute déstabilisation politique et action militaire menée par les forces armées de la République de Moldavie, vraisemblablement soutenues par le BAO et la Roumanie entraineraient une réaction virulente de la Russie. Celle-ci soutiendrait les Russes de Pridniestrovie réclamant un rattachement du territoire de la rive gauche du Dniestr à la Russie. Seulement, un conflit en Moldavie et en Transnistrie  présenterait peu de similitudes avec le conflit russo-géorgien de 2008 ou russo-ukrainien depuis 2014. L'espace roumano-moldave a une histoire bien différente de celle de l'Ukraine par exemple. Nous sommes ici sur une aire culturelle, linguistique et ethnique très homogène occupée par des Roumains. Les russophones y sont le plus souvent perçus, à juste titre au regard de l'histoire, comme des envahisseurs.
Si le projet eurasiste ou eurasiatique d'un Poutine ou plus encore d'un Douguine (finalement mis à distance de l'université de Moscou à l'été 2014), proche par ailleurs de Sergueï Narychkine président de la Douma, est de fonder un espace continental puissant libéré de la domination thalassocratique euro-atlantique, une entrée en guerre directe ou indirecte contre le BAO en Moldavie ne va pas dans le sens de l'intérêt de ce projet. Le problème est de savoir quels sont les plans du BAO pour la Moldavie. Le site internet de l'OTAN indique qu'"Au sommet de l'OTAN qui s'est tenu au pays de Galles en septembre 2014, les dirigeants des pays de l’Alliance ont proposé de consolider la fourniture de soutien, de conseils et d'assistance à la République de Moldova dans le cadre de la nouvelle initiative de renforcement des capacités de défense et des capacités de sécurité s'y rapportant (DCB)"[2]. Il est également intéressant de lire sur ce même site que "la signature des accords d'association de l'UE avec la Géorgie, la République de Moldova et l'Ukraine (...) permettront de travailler en étroite collaboration pour consolider l'état de droit, faire progresser les réformes de l'appareil judiciaire, lutter contre la corruption, veiller au respect des libertés et des droits fondamentaux de même que pour renforcer les institutions démocratiques. Ce sont là des buts que l'OTAN partage et soutient au travers de ses propres partenariats avec ces pays et d'autres partenaires"[3]. Où l'on a la confirmation que le projet européen de Bruxelles rejoint celui de l'OTAN et que la question du sort de trois Etats (Géorgie, Moldavie, Ukraine) sur laquelle le BAO et la Russie s'affrontent indirectement depuis des années est loin d'être réglée.
(Extrait d'un livre non publié de Jean-Michel Lemonnier)


[1] L'Allemagne ne considérera la Roumanie, qu'elle occupe à partir de 1940, jamais autrement que comme une "base avancée" dans l'optique d'une invasion de l'URSS
[2] source : http://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_49727.htm, consulté le 06/02/2016
[3] http://www.nato.int/cps/fr/natohq/news_111484.htm?selectedLocale=fr, mis en ligne le 27/06/2014, consulté le 06/20/2016
VOIR AUSSI sur ce blogue : 
http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/search/label/Moldavie
http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2016/09/la-nature-eschatologique-de-la-guerre.html

lundi 25 juillet 2016

Les menaces intérieures en Russie

Les menaces intérieures en Russie

L'islam wahhabo-salafiste

L'islam fait partie du paysage religieux russe depuis le Moyen Âge. Cette religion s'implante sur le territoire de l'actuelle Russie au VIIe siècle au moment de l'expansion du Califat. C'est d'abord le Caucase Nord puis la Volga, par l'intermédiaire des Tatars et des Kazhars, qui voient s'implanter la nouvelle religion. Le conflit entre christianisme orthodoxe et islam connaît une explosion paroxystique au moment de l'affrontement entre l'Empire russe et l'Empire ottoman. Accusés d'avoir collaboré avec l'Allemagne nazie  durant la Deuxième Guerre mondiale, nombre de musulmans sont persécutés sous Staline. La plupart des musulmans, majoritairement sunnites-hanafites, cohabitent cependant généralement sans heurts avec les autres communautés religieuses du pays. La réussite du "modèle de Kazan" au Tatarstan permis, notamment, par les réformes de Catherine II ayant mené à la création d'un islam "libéral", est la preuve de la réussite du modèle pluriethnique et plurireligieux russe. Malgré cette entente cordiale entre différents groupes religieux, des musulmans refusant le pouvoir central russe ont toujours existé. Depuis l'implantation de l'idéologie wahhabo-salafiste après la dislocation de l'URSS cet affrontement a pris une nouvelle tournure. Des réseaux relevant de l'islam radical, liés à l'Arabie saoudite, au Qatar et à la Turquie ont été déployés en Russie durant plusieurs décennies, tout autant dans le Caucase du Nord (Ciscaucasie) que dans d'autres régions de Russie. A mesure qu'augmentent les flux migratoires des populations musulmanes vers les grandes villes russes, les réseaux islamistes se développent et finissent par quadriller une large part du territoire russe. Cette assertion ne devrait choquer personne, puisque ce sont bien chez les immigrés et/ou les naturalisés russes, en provenance du monde musulman - qui ne se réduit pas au monde arabe - que se recrutent principalement les nouveaux jihadistes. L'islam radical sunnite est devenu très populaire au sein des populations qui ne se retrouvent pas dans la vision géopolitique (interne et externe) du pouvoir central et de ses représentants dans les différentes régions du pays. Peu à peu se sont donc créés, dans toute la Russie, des réseaux terroristes bien structurés liés à l'Etat islamique et ce bien avant la création de l'EIIL. Car en effet, cet affrontement entre le pouvoir central et les islamistes sunnites salafistes donne lieu aux terribles combats de la première et la seconde guerre de Tchétchénie, qui se déroulent respectivement de 1994 à 1996 et de 1999 à l'année 2000. Des jihadistes combattent à la fois le pouvoir central mais aussi les musulmans sunnites-soufis du Caucase Nord ou Ciscaucasie (les musulmans du sud du Caucase ou Transcaucasie sont majoritairement chiites comme en Azerbaïdjan, pays limitrophe de l'Iran, ou en Géorgie où la minorité musulmane est principalement chiite). C'est donc une lutte entre islam wahhabite-salafiste d'importation voulant imposer la Charia dans le Caucase sous influence russe et un islam dit traditionnel, le soufisme rempart à la barbarie, qui fait rage dans cette région.

Or donc dans les années 90, après une période de flottement, Moscou prend conscience qu'une indépendance de la Tchétchénie donnerait des idées à d'autres régions de Russie et intervient militairement dans le Caucase. La Turquie héritière de l'empire ottoman qui eut toujours des visées sur le Caucase, l'Arabie Séoudite et d'autres pays du Golfe arabo-persique, quant à eux, conscients de la fragilité du pouvoir russe et de l'intérêt qu'ils pourraient tirer d'un Caucase formé d'Etats chariatiques prennent contacts avec les rebelles tchétchènes et daghestanais. Les islamistes et nationalistes turcs, à l'instar des "Loups Gris" (Bozkurtlar), organisation paramilitaire d'extrême-droite qui opère aujourd'hui en Syrie, ont fourni leurs contingents de combattants pour la guerre en Tchétchénie. Les Bozkurtlar ont également formé des milices dans d'autres zones du Caucase et notamment en Azerbaïdjan lors de la guerre pour le contrôle du Haut-Karabagh dans les années 1990 (Avioutskii, 2005 : p. 248). Un conflit en plein cœur de la Transcaucasie qui n'a pas cessé depuis des décennies mais qui s'est durcit en avril 2016. Le Séoudien Ibn al- Khattab, dit l'émir Khattab, mort en 2002 en Tchéthénie, vétéran de la première guerre d'Afghanistan, a combattu au Tadjikistan, en Azerbaïdjan puis en Tchétchénie où il a formé et converti des combattants à la doctrine salafiste-wahhabite. Il crée avec Chamil Bassaïev, indépendantiste tchétchène qui s'engage au début des années 90 aux côté des rebelles de Ciscaucasie (Caucase du Nord), la Brigade islamique internationale du maintien de la paix responsable du déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie.  En avril 1998, Katthab déclare : "Avec l'aide d'Allah Nous allons plongé la Russie dans l'état dans lequel la Tchétchénie actuelle se trouve...nous allons continuer jusqu'à ce que le drapeau noir victorieux du jihad se déploie sur le Kremlin"[1]. C'est à cette époque qu'Oussama Ben Laden fonde "le Front mondial du Jihad contre les Juifs et les Croisés" avec l'objectif de créer un califat mondial. L'EIIL reprendra cette idée dans les années 2000...

 Cependant le conflit qui oppose les islamo-nationalistes tchétchènes aux  légalistes tchétchènes fidèles à Moscou et au pouvoir central russe ne se limite pas, strictement, à ces deux guerres. De la dislocation de l'Union soviétique et l'apparition des mouvements séparatistes tchétchènes postcommunistes largement soutenus par l'Arabie saoudite, les Etats-Unis, le Pakistan jusqu'aux années 2010, une série d'attentats, de prise d'otages vont réorienter la politique intérieure russe vers une ligne patriotique intransigeante envers les sécessionnistes du Caucase à partir de la seconde (ou deuxième ?) guerre de Tchétchénie. Le bilan des actions meurtrières visant des civils et attribuées aux wahhabo-salafistes du Caucase est extrêmement lourd. En 1995, la prise d'un hôpital à Boudennovsk fait 150 morts. En 1996, une prise d'otage à Kizliar au Daghestan fait au moins 80 morts. Entre le 31 août et le 13 septembre 1999, 300 personnes succombent à des attaques terroristes tchétchènes en Russie. En 2002, la prise du théâtre Dobrouvka de Moscou fait 128 morts parmi les otages. Le 9 mai 2004 alors qu'il assiste à une célébration officielle à la mémoire des combattants de la Deuxième Guerre mondiale, le président tchétchène Akhmad Kadyrov est assassiné à Grozny. C'est son fils Ramzan Kadyrov, ennemi tout comme son père des wahhabo-salafistes, qui lui succèdera des années plus tard en 2007 après avoir été vice-premier ministre puis premier ministre de la République de Tchétchénie. Du 1er au 3 septembre 2004, une prise d'otage se déroule à Beslan. 1000 personnes sont retenues dans une école en Ossétie du Nord par les séparatistes tchétchènes. 331 civils dont 186 enfants périront au terme de celle-ci. En 2011, un attentat-suicide à l'aéroport de Domodedovo à Moscou fait 37 morts. La liste est encore longue...

Il est, cependant, très difficile de dire quelle est véritablement la dimension du problème de l'islam radical, essentiellement sunnite, en Russie. Il apparaît évident que nombre d'attentats ont été déjoués depuis des années par les services de renseignements russes. Néanmoins étant donné que le soutien financier en provenance des Etats voyous de la péninsule arabique et de la Turquie n'a toujours pas cessé (les derniers événéments en Turquie/ coup d'ETAT étasunien (?) avorté de juillet et rapprochement avec la Russie, changeront-ils la donne?), il est fort probable que de nouvelles attaques suicides aient lieu, voire une nouvelle guerre dans le Caucase, région qui jouxte toute la zone de conflit proche et moyen-orientale actuelle, finisse par éclater. Une part des membres de l'Emirat du Caucase créée en 2007, dont l'objectif est d'instaurer la charia dans le Caucase, a prêté allégeance à l'Etat islamique en 2015. "L'islam étasunien" du Caucase est donc une source de préoccupations majeures pour le pouvoir russe. Il est à noter que les réseaux islamistes des Balkans, de Bosnie et du Kosovo qui n'ont cessé d'être opérationnels depuis les guerres yougoslaves des années 1990 sont financés et armés par les mêmes autorités qui appuient la déstabilisation du Caucase.  Les liens idéologiques entre les jihadistes du Caucase et ceux du Moyen-Orient sont de plus en plus forts. Pour les Russes, perdre le contrôle du Caucase c'est évidemment laisser échapper un accès à la mer Caspienne et à ses ressources en hydrocarbures. Un tel renoncement est inimaginable. La Russie doit donc faire face à cette menace permanente qui pèse sur la sécurité nationale. L'intervention militaire de la Russie en Syrie mais aussi le dispositif sécuritaire-militaire mis en place par Moscou dans le Caucase et en Asie centrale doivent permettre de la repousser.

Une "cinquième colonne" et une "sixième colonne"

Ce qui est appelé "Cinquième colonne" est un réseau de forces d'opposition à la Russie poutinienne dont le noyau dur est constitué par des libéraux pro-étasuniens, pro-BAO qui rêvent, sans doute, de faire régresser la Russie à la situation dans laquelle elle se trouvait dans les années 1990, c'est-à-dire la période Eltsine de mise à sac de la Russie, du pillage du pays par l'étranger, de l'avènement du capitalisme sauvage. Les libéraux seuls sont dans l'incapacité d'organiser une contestation du pouvoir poutinien à grande échelle. Le soutien que leur apporte Washington est donc essentiel. Les manifestations régulières, organisées par les prétendues "forces démocratiques" anti-Poutine, qui se déroulent à Moscou sont ainsi soutenues par l'administration étsaunienne. En mai 2012, par exemple, a lieu la "marche des millions" durant laquelle les manifestants réunis sur la place Bolotnaïa ont scandé des slogans comme "Le pouvoir des millions, non pas des millionnaires!", "Poutine voleur! Poutine voleur! Poutine voleur!", "À bas le tsar!", "À bas l’autocratie!". Réunissant des personnalités dissidentes du Parti communiste de Russie, du Parti socialiste, du Front de gauche,  du Parti social-démocrate, du Parti Solidarnost, mais aussi des nationalistes nostalgiques de la Russie tsariste ou en encore des anarchistes et des militants pour la "cause homosexuelle", ce défilé a mobilisé quelques milliers de citoyens russes. Cette expression de mécontentement peu spontanée a vite tourné à l'émeute. Des subversifs téléguidés, pour une bonne part, par des officines spécialisées dans les opérations de déstabilisation de gouvernements non-alignés sur le Bloc Américano-Occidental ont alors été arrêtés. On sait que l'ONG russe Public Verdict Fundation dirigée par Natalia Taubina luttant pour le "respect des droits de l'homme" et impliquée dans les émeutes de mai 2012, n'a rien d'exclusivement russe si l'on considère ses soutiens. Ainsi peut-on lire sur le site de l'organisation : "In 2011, the Public Verdict Foundation was supported by The John D. and Catherine T. MacArthur Foundation, the Open Society Institute Assistance Foundation, Oak Foundation, the European Commission, the UN Voluntary Fund for Victims of Torture, the National Endowment for Democracy, the Norwegian Helsinki Committee, and by private donors"[2]. On reconnaît, par exemple, dans cette liste de soutiens, The National Endowment for Democracy (NED), d'orientation essentiellement néo-conservatrice, fondée en 1983, qui reçoit des fonds du Ministère des affaires étrangères étasunien mais aussi de monstres capitalistes comme Coca-Cola, Google, Microsoft ou bien encore la banque Goldman Sachs. Depuis 2012, le NED ne communique plus d'informations sur ses activités avec les ONG "russes". Cette cinquième colonne, cheval de Troie de l'anglosphère, pourrait jouer un rôle de premier plan, dans la déstabilisation de la Russie. Le projet de l'Etat étasunien profond, autrement dit celui qui associe lobby militaro-industriel et banque, capitalisme financier et idéologie messianique judéo-protestante, reste stable, inchangé, élections après élections des présidents quelle que soit leur couleur politique. Si certaines opérations d'Agit-prop n'aboutissent pas, d'autres suivent irrémédiablement.

La sixième colonne est, quant à elle, constituée d'un groupe de personnes agissant ouvertement au sein même du pouvoir central russe. Il s'agir des libéraux pro-occidentaux (pro-BAO) qui sont arrivés au pouvoir durant la première décennie du XXIe s. ou qui s'y sont maintenus depuis les années 90, adoptant depuis les années 2000 un nouveau rôle dans le jeu politique. Ce qui différencie la cinquième de la sixième colonne c'est le fait que cette dernière est liée au pouvoir. Rien cependant ne distingue idéologiquement la cinquième de la sixième colonne. Cette sixième colonne comme la cinquième est évidemment favorable au Bloc Américano-Occidental et se pose en défenseur des valeurs humanistes libérales. Essentiellement composée de riches hommes d'affaires, d'oligarques, elle reste dans la légalité, défend des valeurs patriotiques mais œuvre, néanmoins, en faveur d'autres intérêts qui nuisent à la souveraineté nationale russe, à l'idéologie d'Etat même si à Moscou parfois le pragmatisme l'emporte sur celle-ci. Ce réseau politique et économique contribue à diffuser des idées libérales et participe à la conversion de la populations à celles-ci. Parmi les figures importantes de ce réseau de libéraux pro-BAO on peut citer l'actuel Premier ministre Dmitri Medvedev,  la gouverneure de la Banque centrale de Russie Elvira Nabiullina, l'oligarque Anatoly Chubais homme politique et homme d'affaires richissime, un des principaux responsables de la vague de privatisation en Russie sous l'ère Eltsine dans les années 1990 ou encore parmi d'autres, l'ancien ministre des finances Alexeï Koudrine (2000-2011) ainsi que l'actuel ministre en fonction en 2016, Anton Silouanov. Malgré les réussites de Poutine, successeur de Boris Eltsine à la toute fin de l'année 1999, qui a réussi à redresser économiquement la Russie et à redonner une place à son pays dans le grand jeu géopolitique mondial, cette sixième colonne continue à jouer son rôle d'ennemi de l'intérieur. Une crise politique en Russie provoquée par la collusion entre la cinquième et sixième colonne remettrait radicalement en cause le travail effectué par Poutine. A moins que ce dernier n'agisse à temps en limogeant les subversifs de la sixième colonne atlantiste et sioniste, sorte de "bourgeoisie comprador" véritable menace permanente pour une Russie souveraine patriotique et eurasiatique. Un certain nombre d'indices militent en faveur d'une refonte du système politique, économique et financier russe par les patriotes russes. Les principaux sont la critique récurrente (2015-début 2016) de la politique du gouvernement de Medvedev ou encore la remise en cause de l'action de la Banque centrale de Russie. Sans entrer dans les détails techniques, la cause de la crise économique russe n'a, au vrai, que peu de liens avec les sanctions économiques du BAO envers la Russie - la France de François Hollande ayant fait preuve d'un grand zèle dans cette affaire - ni avec la baisse du prix du pétrole mais avec la politique monétaire de la banque centrale russe. Poutine a les "moyens matériels" d'en finir avec cette sixième colonne ? Mais, le risque est considérable. Une telle option susciterait des réactions radicales tant en Russie de la part des oligarques fidèles à la ligne collaboratrice euro-atlantique de type Eltsine qu'à l'international. Poutine a pu être perçu comme attentiste lors de différentes crises graves que ce soit en Tchétchénie où il a attendu que les wahabbo-salafistes attaquent le Daghestan avant de lancer son armée contre les terroristes, en Géorgie en 2008 alors que Mikheil Saakachvili avait déjà planifié l'assaut sur l'Ossétie du Sud avant que l'armée russe ne pulvérise avec une puissance de feu terrible l'armée de l'agent de l'anglosphère. Nous pouvons alors supposer que le président russe n'agisse pas contre les infiltrés au cœur du pouvoir  politico-économique russe et laisse la colère populaire monter car il sait qu'elle sera dirigée contre Medvedev et son gouvernement. De cette manière, Poutine n'aura plus qu'à prendre des mesures visant à écarter les éléments qui travaillent de toute évidence plus pour l'étranger que pour une Russie souveraine. De la sorte, le président russe Poutine n'aurait pas besoin d'avoir recours à la force ou aux arrestations musclées.


 Pour comprendre la situation et effectuer un travail de prospective permettant d'envisager des scénarios géopolitiques sur cet espace centre-oriental européen, il faut continuer, comme nous l'avons fait auparavant dans notre étude, à la fois à considérer les acteurs internes aux Etats, les relations et les rivalités entre les puissances régionales en même temps que le "jeu" des grandes puissances sur cet espace où à des question de litiges territoriaux et de réaffirmations identitaires se mêlent des problématiques d'ordre économique et énergétique. Il s'agit de conserver à l'esprit qu'à des querelles interétatiques locales qui ne sont pas neuves - on peut donc parler de "conflits gelés" - mais aussi à des questions de politique intérieure viennent s'ajouter des enjeux globaux où l'on retrouve cette opposition entre le BAO, la puissance thalassocratique et la Russie, puissance de la Terre et que ces dernières n'hésitent pas à manipuler ou favoriser telle ou telle "cause" pour défendre leurs propres intérêts.
(court extrait de chapitre d'un livre, Jean-Michel Lemonnier)




[1] Entretien au journal Al-Kaf, repris par Dobaev I. Radicalisme islamique dans le contexte du problème de sécurité politico-militaire dans le Nord-Caucase. Naoutchnaïa Mysl Kavkasa, Rostov-sur-le-Don n°1, 1999, p. 57, cité par Avioutskii, 2005 : p. 263
[2] source : http://en.publicverdict.org/topics/library/7394.html, mis en ligne le 11/05/2012, consulté le 28/01/2016
Avioutskii, V. (2005). Géopolitique du Caucase. Editions Armand Colin