: Jean-Michel Lemonnier, bloc-notes: Mircea Eliade
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mardi 8 novembre 2016

La nature eschatologique de la guerre pour l'Eurasie 1- Attente eschatologique et messianisme dans le monde orthodoxe (PARTIE II)




Rappelons que Mircea Eliade à l'instar de Carl Schmitt a montré que les grandes idéologies politiques, les idées-forces, concepts politiques ont des origines théologiques, disons religieuses. On peut citer deux grandes idéologies politiques illustrant cet état de fait : le marxisme et le nazisme. Dans le premier cas, il s'agit d'une reprise d'un "des grands mythes eschatologiques du monde asiano-méditerranéen, à savoir : le rôle rédempteur du juste (le prolétariat), dont les souffrances sont appelées à changer le statut ontologique du monde" (Eliade, M., 1969 : p. 175). En affirmant le "rôle prophétique et la fonction sotériologique (reconnu) au prolétariat" (Idem) et une lutte entre le Bien (la classe productive exploitée) et le Mal (la Bourgeoisie exploitante et parasite) qui verra le triomphe du premier, la structure mythique du marxisme apparaît. Le mythe de l'âge d'or, d'un monde purifié au sein duquel seuls les élus (les prolétaires) survivront à la Fin des temps (une fois la société communiste établie) est similaire à celui du judaïsme et du christianisme. Les ressemblances entre le marxisme et le mythe judéo-chrétien d'une fin absolue où triomphe le Bien sont plus qu'évidentes. Ce mythe judéo-chrétien situe cependant cet âge de béatitude après la destruction de ce monde là, contrairement aux religions cosmiques pour lesquelles l'âge d'or se situe aux commencements, aux origines, in illo tempore...Dans le cas du nazisme, cette fonction sotériologique est attribuée aux membres de la supposée "race aryenne". Celle-ci doit combattre un autre Mal (les juifs) qui une fois éliminé verra le triomphe d'une race de surhommes ; le terme de surhomme n'ayant, dans ce contexte, évidemment rien de nietzschéen. Il est inutile d'insister plus longtemps sur ces analogies concernant la constitution de ces idéologies politiques, qui ont marqué le vingtième siècle, avec la structure mythique des religions. Nous dirons, simplement, que le libéralisme relève aussi d'une structure mythique. Cet ensemble regroupant la figure de l'individu rationnel,  le Marché et sa "Main invisible", le "doux commerce", censés mettre un terme à tous les conflits et instaurant un monde pacifié tient également du messianisme et de l'eschatologie. Hors ces mythes politiques, d'autres comportements de l'homme moderne qui prétend assumer la désacralisation du monde dans lequel il vit appartiennent également au domaine du religieux. Que l'on pense à la contre-culture hippie et à ses codes, à la sexualité libre, à la psychanalyse...Toutes ces modes et pratiques, scientifiques ou non, militent en faveur d'une nostalgie des origines, d'une volonté de régresser à un état initial (rites orgiaques, plongée dans les profondeurs de l'inconscient...), pour accéder un mode d'être au monde débarrassé des conflits, des séparations, autrement dit de retrouver une unicité originaire. Mircea Eliade développe longuement ces idées à travers son œuvre scientifique ou littéraire, on voudra bien s'y reporter.

Selon Nicolas Berdiaev, cette conscience messianique propre aux Russes est héritée du monde juif. "L’idée messianique a été apportée au monde par l’ancien peuple hébreu, le peuple élu de Dieu, parmi lequel devait naître le Messie. Et aucun autre messianisme n’existe que le messianisme hébreu. Messianisme qui a trouvé sa justification dans l’apparition du Christ... La conscience messianique à l’intérieur du monde chrétien est toujours une rejudaïsation du christianisme, un retour à la vieille identification judaïque du religieux universel avec le national. Dans la vieille prétention que la Russie fût la troisième Rome, il y avait des éléments indiscutables de judaïsme transposés sur le terrain chrétien... Partie de l’idée de la troisième Rome, la conscience russe messianique traversa tout le XIXe siècle, et s’épanouit chez les grands penseurs et les grands écrivains russes" (Berdiaev, 1946, opus cité :  p. 225-226). Berdiaev, dans ses élans prophétiques, annonçait l'avènement d'une nouvelle ère qui verrait la victoire de l'esprit sur ce rationalisme occidental qui dessèche l'âme, après un combat entre les forces christiques et celles des ténèbres sataniques duquel sortiraient vainqueur les premières pour établir une société guidée par une chevalerie d'un genre nouveau. Mais Berdiaev est loin d'être le seul russe à avoir montré la nature profondément anarchiste autant que mystique (ces deux éléments se retrouvant en des proportions variées d'une personne à l'autre) de l'homme russe-eurasiatique et son penchant naturel pour les sciences occultes. Léon Tolstoï et son christianisme "individualiste" anti-écclésiastique qui se rapproche d'une certaine forme de bouddhisme,  penchait pour un mysticisme panthéiste (le Grand Tout, l'Absolu, le Brahman), Fiodor Dostoïevski et son mysticisme plus ascétique mais également Raspoutine comptent parmi les plus célèbres mystiques russes. Tolstoï et Dostoïevski sont vus par Dimitri Merejkovski écrivain - ami de Berdiaev - qui pensait pouvoir concilier la religion et la révolution socialiste, comme deux types de Russes particuliers à partir desquels pouvaient naître une nouvelle consciences religieuse. Helena Blavatsky est une autre grande mystique russe, fondatrice de la Société Théosophique (1875). Elle a laissé une œuvre magistrale relative aux traditions occultes de l'Orient et de celles de l'Occident dans l'objectif d'opérer une synthèse à vocation universelle. Le mysticisme de Blavatsky a une dimension géopolitique qui prévoit la création d'une puissance eurasiatique en mesure de contenir l'expansion impérialiste britannique. Le poète Nikolaï Klyuev comme Grigori Raspoutine pratiquaient une forme de mysticisme sexuel chrétien présentant des ressemblances avec le tantrisme tibétain et le shivaïsme indien. Klyuev, qui se revendiquait de la tradition des Vieux Croyants, pensait que Jésus-Christ était homosexuel comme lui. Il pratiquait toutes sortes de rites occultes provenant de la tradition spirituelle de l'Orient russe. Sa mystique, comme celle de son ami Sergueï Essenine pour qui les Bolchéviques avaient fini par salir l'âme de la Russie, était profondément géopolitique et consubstantielle au rejet de toute forme d'occidentalisation d'une Russie qui était appelée à se régénérer dans le cadre d'un projet grand-continental eurasiatique incluant toute l'Europe et la Chine. Les néo-eurasistes actuels ont largement puisé dans cette mystique et cette géopolitique de nature eschatologique, de Berdiaev à Blavatsky...



Eliade, M. (1969, rééd. 2009). Le mythe de l'éternel retour. Archétypes et répétitions. Paris : Editions Gallimard, Coll. Folio essais. 


(Jean-Michel Lemonnier, extrait d'un livre non publié)



jeudi 21 juillet 2016

Publication scientifique : Un dialogue fécond entre société archaïque et monde moderne : Brânduş et Agrippine dans la nouvelle « La fille du capitaine » de Mircea Eliade



  • Author(s): JEAN-MICHEL LEMONNIER
  • Language: French
  • Subject(s): Language and Literature Studies
  • Issue: 2/16/2015
  • Page Range: 24-49
  • No. of Pages: 26
  • Keywords: modernity; archaic societies; Mircea Eliade; globalization; archetypes; historicism; education
  • LIEN : https://www.ceeol.com/search/article-detail?id=414580
  • Summary/Abstract: In the last chapter of "The Myth of the Eternal Return", Mircea Eliade confronts two types of conceptions of the existence peculiar to two categories of human being: the modern man who claims to make history and the archaic man, anhistorical who complies with archetypes, sacred prototypes, for whom this is the only reality. We hypothesize that the Roman scientist imagined a meeting between these two persons in the novel "The Captain's Daughter". We will see that the discussion between Brânduş and Agrippine which may appear senseless, to the point that we could consider we are reading a "dialogue of the deaf", a inapprehensible fictional narrative -the postmodern writing serving this impression- is at the same time an opposition and a fertile confrontation revealing the coexistence of two worlds, in prima facie, apart from each other. Mythos against logos, holistic education and respect for biocosmic rhythms against academic culture, etc. are all antagonisms that the conversation between the two protagonists puts into perspective, notably according to the Philippe Descola's ontological scheme. So, if the characters don't get along well, their disagreements allow to discover the criticism that archaic man would make to the modern man and vice versa. Consequently, if at the end of the conversation between Brânduş and Agrippine, the apparent lack of comprehension seems reciprocal, the finding of such disagreement gives us the opportunity to progress in the understanding of two worlds and what one should or can bring to the other. After having raised the realistic elements of the story, we will explore the hypotheses which seem to us the less complete but nevertheless interesting concerning the nature of the two characters (psychoanalytic approach of the behaviours, mythocriticism, comparison with historical and literary figures, similarity between Brândus with the primordial child or the puer aeternus and l'Emile of Jean-Jacques Rousseau...) then propose an analysis to bring us to answer this question : Does Eliade try to show, through this novel, that there is no solution of continuity between the world of the tradition of the archaic man and the modern world, as in his academic work ? Moreover, reading the "Captain's Daugther" gives us a awfully basis for reflection in our time of the reign of increasingly weighing of standardization of individuals, and allows to envisage a possible archeomodern human existence transcending the ontological cleavage between archaism and modernity. 
  • vendredi 25 mars 2016

    Mircea Eliade - Noces au paradis (partie III)

    Voir auparavant sur ce blogue :
    http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/11/mircea-eliade-noces-au-paradis-quelques.html
    http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/11/mircea-eliade-noces-au-paradis-nunta-in.html

    On peut se demander si Ileana, héroïne du roman "Noces au paradis" n'est pas la Hélène-Ennoia prostituée, compagne de Simon le Magicien perçu comme le premier des hérétiques par les chrétiens, ou si tout du moins le personnage féminin du roman et le personnage historique n'ont pas des caractéristiques communes. Eliade n'assigne-t-il pas à Ileana-Lucifer-Vénus (voir partie II), un rôle identique - celui de rédemptrice - à cette Hélène "découverte dans un bordel à Tyr (...) considérée comme la dernière et la plus déchue incarnation de la "Pensée" de Dieu (Ennoia)". (Eliade, M. (1976). Histoire des croyances et des idées religieuses, volume II). Nous avons montré les similitudes entre Ileana et Lucifer en mettant en exergue un passage significatif du récit d'Eliade concernant la perte de l'éméraude (chute des Cieux de Lucifer)...Eliade écrit ainsi dans son "Histoire des croyances et idées religieuses" : "(...) rachetée par Simon, Héléne-Ennoia était devenue le moyen de la rédemption universelle (...) L'union du 'magicien' et de la prostituée assure le salut universel, parce que cette union est, en réalité, la réunion de Dieu et de la Sagesse divine". Enfin, nous savons que Pierre était l'ennemi de Simon. Cet affrontement entre l'apôtre et le magicien était connu dans les permiers siècles de l'ère chrétienne. Peut-être donc qu'Eliade a transposé cette opposition dans son roman "Noces au paradis" en attribuant à chacun des deux personnages masculins,  Hasnas et Mavrodin, le rôle d'un des deux personnages mythico-historiques pré-cités.

    dimanche 1 novembre 2015

    Sur les dimensions de la Liturgie et les temps liturgiques (PARTIE III)

    L'activité liturgique de Jésus (sur la Croix)
    On ne doit donc pas limiter la vie liturgique à la ritualisation. L'exemple premier, le plus signifiant peut-être,  de référence absolue dirons-nous, illustrant cet état de fait, est le comportement de Jésus-Christ sur la Croix. Lors de son martyr, Jésus prie pour l'humanité entière en prononçant ces mots avant les trois heures de ténèbres : "Père, pardonne-leur, car il ne savent ce qu'ils font " ou encore " Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis " (Evangile de Luc). Par cette première phrase, Jésus prie pour ses ennemis et demande donc le pardon pour ceux qui l'ont crucifié mais aussi pour la totalité du genre humain et par la seconde il rachète le bandit et promet le Salut, la résurrection, la vie éternelle à ceux qui se convertiront. Le Christ a une activité liturgique sur la Croix et nous dit donc que la vie liturgique ne se limite donc pas à l'espace sacré de l'église. Le Nouveau Testament, dans son ensemble, montre très bien cela. La vie liturgique existe hors des murs du temple.

    Le baptisé comme co-célébrant
    La vie liturgique cultuelle n'est, néanmoins, pas à séparer de la vie liturgique naturelle ou première dans sa dimension purement cosmique (voir Partie I). Ces deux dimensions n'ont pas à être séparées, n'ont aucun caractère inconciliable, elles cohabitent dans la vie du fidèle.
    Lors du sacrement du baptême, l'être humain qu'il soit enfant ou adulte est un célébrant. Son rôle n'est donc pas passif. Par l'exorcisme, par l'eau et précisément l'immersion dans le cadre de l'orthodoxie au nom du Père, du Fils et du saint Esprit, par la sanctification des eaux, par la chrismation, par la communion, l'homme qui entre dans l'Eglise est co-célébrant.  Avec l'aide du prêtre qui préside à l'assemblée des fidèles, le baptisé se libère de sa condition d'esclave de Satan, il se convertit et participe réellement et  mystiquement à la vie du Christ, à sa mort et à sa résurrection. Considérer le baptême comme un simple rite de passage, c'est atténuer, voire mépriser ce sacrement. Il s'agit de bien autre chose pour les chrétiens orthodoxes en tout cas. Ce sacrement a, en effet, une dimension surnaturelle. A l'instar de Jésus-Christ, le nouvel entrant dans le corps du Christ (l'Eglise) plonge dans les eaux imite le combat du Seigneur contre le Dragon et sort victorieux des eaux. Il est débarassé de ses vêtements de corruption et naît à la vie nouvelle.
    Enfin, ce sacrement du baptême se rattache aux "croyances que le genre humain est né dans les eaux" (Eliade, M. (1949, rééd. 2004), Traité d'histoire des religions, p. 219). "(...) aussi bien au  niveau cosmologique qu'au niveau anthropologique, l'immersion dans les eaux n'équivaut pas à une extinction définitive, mais seulement à une réintégration passagère dans l'indisctinct, à laquelle succède (...) un homme nouveau" (idem). Le baptisé devient un "nouvel Adam". Le modèle exemplaire de ce sacrement étant le baptême de Jésus-Christ par jean le Baptiste.Par la régression aux origines, le baptême réactualise le moment de la Création, celui où apparaît le premier homme, mais aussi le baptême archétypique, celui de l'homme-dieu. Le baptisé a donc un rôle actif durant ce moment liturgique en répétant symboliquement la naissance de l'homme né de  nouveau. 

    Domaine public

    à suivre...

    VOIR AUSSI sur ce blogue :

    samedi 31 octobre 2015

    Sur les dimensions de la Liturgie : précisions sur le concept de christianisme cosmique (PARTIE II)

    VOIR AUPARAVANT SUR CE BLOGUE : http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2015/10/sur-les-dimensions-de-la-liturgie-et.html

    Le christianisme orthodoxe est forcément un christianisme cosmique. C'est ce que semble vouloir simplement  écrire Eliade. Même s'il n'en donne jamais une définition disons définitive, le savant roumain a lu les Pères grecs, il se réfère à la Tradition chrétienne primordiale, donc orthodoxe donc catholique. Dans Aspects du mythe (1963), Eliade écrit que ce christianisme cosmique "est une création religieuse originale dans laquelle l'eschatologie et la sotériologie sont affectées de dimensions cosmiques" (p.212) et "dominée par la Nostalgie d'une nature sanctifiée par la présence de Jésus" (p. 213). Le seul point discutable dans les propos d'Eliade, c'est qu'il circonscrit l'adhésion à ce christianisme, géographiquement à l'Europe centrale et orientale et sociologiquement, si l'on peut dire, aux populations rurales. 
    Or donc, contrairement à ce qu'a pu écrire un prétendu historien des religions, l'expression "christianisme cosmique" n'est pas une construction fantasmatique d'Eliade mais résume en quelque sorte l'enseignement des Pères de l'Eglise et ce qui peut ressortir d'une lecture attentive des textes bibliques. Nous avons déjà montré que toute liturgie chrétienne orthodoxe est cosmique parce que cette dernière existe par la Ktisis. La liturgie chrétienne est donc, avant toute ritualisation, une liturgie naturelle. Il n'est même pas nécéssaire, si l'on veut, de déterminer la part d'influence des paganismes sur la construction du christianisme (rites, sacrements, calendrier liturgique, etc.) pour tenter de montrer sa qualité de "religion naturelle". L'être humain étant avant tout, rappelons-le, un être théologique. 
    Ainsi, ce concept de christianisme cosmique n'aurait donc rien de commun avec ce que  serait tenté d'y voir un certain historien des religions (le même non-précedemment cité) dont j'ai préféré oublier le nom, à savoir le christianisme aryen des R. Wagner, H.S. Chamberlain, J. Langbehn, le "christianisme positif" (germanique) d'Alfred Rosenberg ou une volonté de 'déjudaiser le christianisme" ou bien encore un désir de créer une "ontologie antisémite" ce qui au passage ne veut à peu près  rien dire, mais aurait tout simplement à voir et très précisément avec les fondements doctrinaux de l'Eglise Orthodoxe, les textes et la vie des Pères. Ce christianisme inclut donc les différentes modalités de la vie liturgique, dont la dimension cosmique. Il y a quelques années, le catholique Ratzinger a, d'ailleurs, rappelé très opportunément que la "cosmicité" était l'une des dimensions de la liturgie chrétienne. 

    à suivre...
    ça peut aussi vous intéresser : http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2015/06/calendrier-christianisme-cosmique-j-m.html


    vendredi 28 août 2015

    Rudolf OTTO - Le numineux dans la vie de l'esprit


    Rudolf Otto filmé dans les années 30 (document rare)

    Numineux : mystère terrifiant et fascinant (attraction et répulsion, crainte) - mysterium tremendum et fascinans. Sentiment de dépendance à l'égard d'un "Tout autre", d'un ailleurs absolu, mystérieux, sentiment d'effroi qui surgit et balaie l'expérience banale, quotidienne de l'être humain. Face au numineux, l'homme va éprouver ce sentiment d'écrasante nullité, d'être une simple créature. Mais, ce sentiment est multiple, il peut tout aussi bien faire accéder à un état de béatitude de l'être que provoquer un sentiment d'horreur par certaines de ses manifestations sauvages, démoniaques. Ce tremendum contient, à la fois, "l'inaccessibilité absolue" mais aussi "un sentiment de force de prépondérance absolue" qu'Otto désigne sous le terme de "majestas", dans le cas de l'expérience mystique (fusion ou contact-contemplation avec le/du  "Tout autre") par exemple. Dans cette situation, le sentiment d'inaccessibilité s'efface alors et laisse place à cette "majestas". 

    VOIR AUSSI : http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/11/le-numineux-experience-du-sacre.html



    samedi 28 mars 2015

    Horia Roman Patapievici si Florin Turcanu - 13.04.2006 - Controverse in biografia lui M. Eliade (partie I) "Le prisonnier de l'histoire"



    Entretien avec Florin Turcanu, historien, à propos de son livre "Mircea Eliade, le prisonnier de l'histoire" (2005), une biographie du savant roumain, objective, extrêmement bien documentée et presque exhaustive. 
    Un ouvrage que l'on préférera à ceux des Laignel-Lavastine et Dubuisson, des auteurs qui, à l'évidence, seraient - peut-on le déduire en lisant leur pathétique entreprise de démolition de l'oeuvre d'Eliade - favorables à l'instauration du crime d'arrière-pensées...
    De surcroît, il est à peu près sûr qu'on lira Mircea dans les prochains siècles quand  l'oeuvre de ces Trissotins, n'ayant pas passé l'épreuve de l'hsitoire, sera déjà oubliée depuis les années 50 du XXIe siècle (en restant très optimiste...).

    En outre, comme le rappelle Jacques Julliard dans la préface du bouquin de Turcanu, les juges de notre époque, sortes de dominicains modernes font preuve d'infiniment plus de mansuétude à l'égard des personnages séduits par l'aventure communiste du XXe siècle, que pour ceux, qui dans leur jeunesse ont cru dans une autre possibilité ou modalité de renovatio intégrale du monde en adhérant à une forme ou une autre de fascisme...Dans le premier cas, on attribuera ce comportement à "une erreur passagère, fruit d'un excès de générosité" et à une très grande naïveté politique dans le second cas, "l'aventure fasciste" d'un jeune intellectuel ne pourra jamais être autre chose que la traduction "d'une perversité fondamentale et sans recours"... 
    Monographie où évidemment, l'auteur confirme la fascination d'Eliade pour Codreanu  mais où l'on apprend, aussi, que l'immense savant et érudit roumain n'a jamais eu que mépris pour le maréchal Antonescu. En somme, l'admiration d'Eliade pour le Capitaine et le "fascisme spirituel" de la Légion de l'archange Michel était inversement proportionnelle à sa gigantesque détestation pour le gouvernement de soudards du maréchal Ion Antonescu auquel participeront des membres de la "Garde de fer" (autre nom de la Légion) et, notamment, Horia Sima qui succède à Codreanu à la tête du mouvement après l'assassinat de ce dernier. Les cadres de la  "Garde de fer" seront, cependant, écartés du pouvoir après l'échec d'un coup d'Etat dirigé contre le maréchal en 1941.

    Enfin, rappelons que certains membres de la Garde de Fer ont été intégrés au parti communiste roumain après-guerre après accords passés avec la ministre puis vice-premier ministre Anna Pauker du nouveau gouvernement post-fasciste. Celle-ci malgré son zèle et sa politique de répression d'une violence inouïe (douceur féminine...) à l'égard des ennemis du "peuple travailleur unique" (comprendre ceux qui étaient attachés à une "Roumanie   traditionnelle" : intellectuels non-communistes pas pour autant "fascistes", une (large) frange de la paysannerie roumaine résistante à la politique de table rase des nouveaux maîtres du pays, etc.) sera pourtant chassée du pouvoir par le stalinien Gheorghiu-Dej lors des purges antisémites des années 50, en étant qui plus est, accessoirement, accusée de "déviance dextriste" (sic). .


    samedi 21 mars 2015

    Prâslea cel voinic și merele de aur - Petre Ispirescu (Prâslea le vaillant (le puissant, le robuste) et les pommes d'or)


    TEXTE Petre-Ispirescu-Praslea-cel-voinic-si-merele-de-aur : VERSION ROUMAIN-FRANCAIS

    Sorin Alexandrescu pense reconnaître le personnage de Prâslea le Vaillant sous les traits de Brândus le jeune garçon de la nouvelle "La fille du capitaine de Mircea Eliade". Sorin Alexandrescu (1969). "Dialectica fantasticului”,  étude introductive publié dans dans la préface du recueil de Mircea Eliade - La țigănci și alte povestiri, Editura pentru literatură : București.
    VOIR ICI : http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2015/02/a-lombre-dune-fleur-de-lys-mircea.html A l'ombre d'une fleur de lys - Mircea Eliade - Interprétations inédites - "la Fille du capitaine" : l'enfant primordial, renovatio intégrale (étape I - partie première)
    et ICI :  http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/11/tinerete-fara-batranete-1969-la-cle-dor.html Tinereţe fără bătrâneţe (1969) - La clé d'or - Inspiré du CONTE ROUMAIN de Petre Ispirescu - Tinerețe fără de bătrânețe și viață fără de moarte



    dimanche 15 mars 2015

    Lazare, le "dieu fatigué" et la régénération du monde (moderne)...

    Quand Mircea Eliade écrit  : "on ne se contente pas de transfuser du sang à un dieu fatigué (le monde moderne), on lui montre le signe sous lequel il peut se régénérer", comment ne pas entendre la référence à l'épisode de la résurrection de Lazare : "il y avait un homme malade, c'était Lazare de Béthanie" (Jean : 11). Ainsi, quand Marthe et Marie, soeurs de Lazare les (saintes) Myrrhophores envoient faire dire à Jésus : "Seigneur, celui que tu aimes est malade", n'y a-t-il pas identité avec le constat éliadéen sur le monde moderne ? Si cette parole a été prononcée durant l'existence terrestre du Nazaréen et témoigne pathétiquement de la souffrance de l'humanité d'alors, elle résonne, de toute évidence, à travers les siècles. 
    Interpellé par les deux femmes, le seigneur de l'univers répond : "Cette maladie n’est pas la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que soit glorifié le Fils”. Autrement dit cette souffrance physique et forcément morale est, classiquement comprise comme l'annonce de la Passion du Christ, sa mort, son "éclipse" et sa résurrection instaurant le règne de l'Eglise ici et maintenant. Mais ce signe, peut  autant être compris comme celui de l'arrivée du "Temps", de la seconde venue que comme la justification des malheurs de l'humanité, des mondes passés et futurs et la possibilité de leur renovatio en suivant le(s) Signe(s).
    Arrivé à Béthanie, Marthe interpelle Jésus : "Seigneur, si tu avais été ici mon frère ne serait pas mort", comment ne pas faire l'analogie avec le "Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?" du Christ souffrant sur la Croix ? La résurrection de Lazare, résurrection physique est un signe qui laisse entendre à qui peut comprendre que d'autres événements se produiront à ce moment là, plus en avant dans le temps historique. Evénements qui concernent tout autant l'existence terrestre du Christ qui par un geste de pure humilité a accepté, en s'incarnant dans la chair, les limitations inhérentes à toute existence humaine que les possibilités de renovatio intégrale du monde. Cette deuxième option ou interprétation est séduisante. En effet, Lazare ressuscite physiquement et non spirituellement, il ne naît donc pas à la vie nouvelle comme il est promis par le Christ ("Celui qui ne naît à nouveau...", etc.). N'a-t-on donc pas ici une  métaphore (heuristique...). Le "dieu fatigué" d'Eliade (cf. Supra) équivaut au Lazare de l'Evangile de Jean qui est donc le monde moderne.
    A travers la résurrection de Lazare (Evangile de Jean, 11), Jésus-Christ nous montre le signe sous lequel le monde (moderne), entendu dans le sens d'humanité, peut se "régénérer", c'est-à-dire poursuivre son existence dans l'histoire. Oui, ce monde (l'humanité) est souffrant, il n'est que chaos et il va mourir, mais il a encore une chance, toujours renouvellée à travers le temps, de se sauver lui-même par les Signes que le Cosmocrator lui envoie...
     Aussi sans pour autant nier le caractère fabuleux et authentiquement surnaturel de l'épisode de la "première resurrection", ce dernier ne nous livre-t-il pas, aussi, un message fondamental pour les temps présents?... Le monde moderne est porteur d'un chaos qui s'il suit le(s) Signe(s) du cosmocrator peut évoluer vers un cosmos, autrement dit un monde signifiant, porteur de sens, familier...

    jeudi 29 janvier 2015

    Miorița, espace mioritique et autochtonisme

    Miorița est une célèbre ballade, un véritable monument de la culture populaire roumaine, expression du génie roumain. Version du texte en français. 
    A partir de ce poème populaire, des intellectuels roumains comme Lucian Blaga ou Mircea Eliade ou français comme Jules Michelet ont extrait une matière ayant permis de définir l'essence de l'âme roumaine.
    De Miorița, se dégage les traits de cet espace mioritique, espace géographique autant que philosophique, autant réel que symbolique, paysage fait de collines à l'horizon limité rappelant le pays des Moți dans les Carpates occidentales ou les collines moldaves de Bălănești, en même temps que paysage mental "ondulé" mythico-cyclique, "matrice stylistique" de la culture roumaine, vagina nationum, berceau du peuple roumain, espace matrice de l'âme roumaine profondément marquée par l'idée de destin selon le philosophe Lucian Blaga.


    Libre de droits
    Quand le Français  Michelet  voit dans dans "Miorita" (Mioritza) l'expression d'un psychologie roumaine fataliste, "défaitiste", Eliade le Roumain analyse la réaction du pâtre face à la menace d'une mort certaine comme une réponse d'ordre cosmique à la Terreur de l'histoiretypique de l'attitude de l'homme archaïque de la protohistoire. Il s'agit d'une union mystique du berger avec le cosmos, de la transfiguration d'un événement tragique (la mort) en sacrement (non dans un sens purement chrétien), en un drame liturgique, en Mystère auquel participe le cosmos tout entier. La fiançée mystique, la mort, les astres, le soleil et la lune, témoins du monde, le dialogue du paysan avec ses animaux (l'agnelle voyante) forment un tableau mythico-religieux, une liturgie cosmique : "La nature tout entière devient église" (Lucian Blaga), pour Mircea Eliade "la mort est transmuée en Noces mystiques".
    Au moment, de l'unification des différents pays roumains, l'ensemble des éléments de ce poème interprétés par Blaga puis par Eliade constitue un enseignement réutilisable pour la jeune nation roumaine qui peut se reconnaître dans une vision du monde verticale et hautement sophistiquée, à l'écart des influences occidentales, loin du libéralisme, de la démocratie bourgeoise, du laîcisme, de l'athéisme, du marxisme ou du nihilisme moderne plus généralement...

    La déshistoricisation, la mythification, de facto la sacralisation du récit poétique qui inscrit le paysan (l'homme du pays) dans une histoire cosmique, permettent donc de justifier un autochtonisme, des valeurs indigènes spécifiques au peuple roumain (mais qui écartent de fait les quelques groupes de populations minoritaires) qui s'expriment à travers un christianisme, en partie affranchi du poids de l'histoire (transhistorique),  création originale conçue dans la réalité d'une Weltanschauung indo-européenne archaïque enracinée au coeur du christianisme orthodoxe. Voilà ainsi expliqué à partir de ce haut patrimoine de la culture littéraire roumaine, le christianisme cosmique et populaire cher à Mircea Eliade.
    Cet espace mioritique est donc l'espace-matrice philosophico-géographique d'un peuple roumain qui mépriserait l'histoire -antihistorique- (et vivrait encore de nos jours, de toute évidence de manière résiduelle, ce mode d'être au monde étant désormais le fait de quelques communautés rurales présentant encore un caractère "traditionnel") à travers cette vérité toujours renouvelée, ce "mode d'être dans le monde" (Eliade, M.) qu'est le mythe. Une conception du temps et de l'espace, une vision du monde dans lesquelles, cependant l'ensemble des peuples eurasiatiques peuvent (ou pouvaient) se reconnaître.
    Nostalgie de l'espace de vallées, cultivée au sein d'une psychologie roumaine, désormais éloignée de ce paysage mythico-géographique, qui à travers le contenu métaphysique du mot "Dor" exprime par le langage la mélancolie d'un peuple originairement agro-pastoral (la campagne est vagina gentium), la nostalgie d'appartenir à un cosmos unifié, sacré, sans divisions aliénantes. Cette nostalgie des origines ne peut, en aucun cas s'éteindre, et l'homme rationnel incarné dans l'individu moderne a-religieux est une abstraction, un pur mensonge. Il existe, en effet, toujours une pseudo-religion (idéologies politiques  marxisme fascisme, libéralisme, etc. grand-messe sportive, etc.), des croyances déguisées qui trahissent l'incurable dimension religieuse de l'être humain.

    Texte de la ballade : http://www.romanianvoice.com/poezii/balade/miorita.php

    Miorița, récitée

    jeudi 22 janvier 2015

    L'OEUVRE DE MIRCEA ELIADE : ENTRE NOSTALGIE DES ORIGINES ET VOIE POUR L'INSURRECTION DE L'ÊTRE CONTRE L'HYPERMODERNITÉ (publication scientifique dans une revue à comité de lecture)




    Translated Title: MIRCEA ELIADE'S WORKS: BETWEEN THE NOSTALGIA OF THE ORIGINS AND THE WAY FOR THE UPRISING OF THE BEING AGAINST HYPERMODERNITY
    Publication: Annals of "1 Decembrie 1918" University of Alba Iulia - Philology (15/2/2014)
    Author Name: LEMONNIER, JEAN-MICHEL;
    Language: French
    Subject: Culture and Society
    Issue: 15/2/2014
    Page Range: 18-37
    No. of Pages: 20
    Summary:  

    He will not be here to make yet another comment about a work which is already widely discussed, showing the contributions of thereligious historian regarding the understanding of religious phenomena or theexperience of the sacred, but rather to try to extract work from the materialneeded to build a liberating way for the individual with a hypermodernistattitude. Even more than an alternative path of salvation in the religious sense,it is a revolution of the human being, who has been shrugged off of all hisillusions about politics, world trading, egotistic exchange that takes shapewithin what we call the "eliadean system". We know about the similaritiesbetween Mircea Eliade's and Corneliu Zelea Codreanu's new man, but we musttranscend this identification corresponding to a particular historical contextand review the work of the religious historian to overcome any collusion withany particular political ideology. In a similar manner, we try to show that alarge part of his work - if not all - goes beyond the development of a "newhumanism" and traces a possible path for the insurrection of man by a return to his own center. Therefore, Mircea Eliade would not be the voice of arevolutionary vanguard guiding the man, but the inspiration of a completerevolution of the man who is beyond the world of the technician and of themercantile illusion, which takes place in its "cosmic utterness". Thus, Eliade'swork would carry the answers that can lead us to the end of the night of theillusions of materialistic societies and would predict an insurrection of the realbeing, of the quality who dares to face the reign of quantity and fragmentation,in order to permanently abolish it by a metanoia. So, the work of the Romanianscientist certainly announces - to be sure indirectly - the end of all ideologiesand brings all the stones for the construction of a "non-ideology" or "nonphilosophy"that exceeds all religious and political categories, the base of anew society: a community of the real being. In other words, when talking about his work, Eliade tells us how this nostalgia of origins can be sublimated and become a source of renewal and absolute, leading us to think about the modern world and all its paroxystic extensions as being a historical parenthesis, hopeless, destined to be abolished, in order to make way for the man exempted
    of his alienation, free from all possible burdens: the membership to a social class, varied delusional beliefs, narcissism and self-hate, death anxiety, adoration of immediacy...

    Keywords:
     cosmic totality; Mircea Eliade; revolt against, hypermodernity; alienation


    mardi 30 décembre 2014

    Metallica - Creeping Death et exil ontologique (Mircea Eliade - A l'ombre d'une fleur de lys)


    Le texte de la chanson est clairement inspiré du Livre de l'Exode (ou du film "les dix commandements" selon le groupe), on trouve facilement des développements concernant la...genèse de ce titre et, de fait, le pourquoi du titre "Creeping death".
    Mais cette chanson ne parle, peut-être, pas d'autre chose que de l'exil de l'être, de l'exil ontologique, la nécessité du retour vers soi, vers son propre être, d'une recosmisation et par conséquent d'une nostalgie des origines préalable à toute quête de soi ou vers soi, donc de son Salut. C'est donc, si l'on se situe à un autre niveau d'analyse, ce que l'on peut comprendre de cette chanson traitant donc bien plus de l'errance, de la condition d'être étranger à soi de l'homme moderne finalement, que de vengeance, de punition divine ou comme étant la simple adaptation d'un fameux épisode biblique. Le "Die!" lapidaire crié durant le morceau ne serait que l'impératif de mort à la vie profane pour naître à la vie nouvelle, naître de nouveau.




    C'est en relisant "A l'ombre d'une fleur de lys" de Mircea Eliade (cela aurait-il pu être tout autre roman, ou somme de nouvelles du même auteur, voire un de ses nombreux essais ?...) et je dois dire, par l'intermédiaire d'un rêve récent qui a suivi cette lecture, qu'une nouvelle compréhension du texte d'un des plus fameux titres de Metallica m'est apparue. 
    Deux passages m'apparaissent significatifs -ce sont d'ailleurs les plus clairs- tirés de cet ensemble de nouvelles qu'est "A l'ombre d'une fleur de lys", à propos de cet exil de l'être : "le monde entier vit en exil, mais seuls quelques uns le savent..." p. 208, "Alors, mon collègue se demande si ces retrouvailles à l'ombre d'une fleur de lys au paradis ne concerneraient pas un retour béatifique, triomphal, après l'exil, comme celui des israëlites après la captivité babylonienne" (idem). 
    Bien sûr, dans cette cinquième nouvelle qui clôture "A l'ombre...", c'est la "captivité babylonienne" des Juifs sous Nabuchodonosor qui est évoquée, mais cela n'a aucune importance puisque nous sommes dans la métaphore. L'utilisation de tout autre récit d'exode mythistorique aurait convenu.

    L'analyse de "A l'ombre d'une fleur de lys", elle, viendra plus tard. Encore une fois, comme de coutume chez Eliade il y est question d'exil de l'être, nous l'avons déjà écrit, de Salut, de réminiscence, de métanoïa, d'un paradis perdu à retrouver...et (ou car) forcément dans la pure tradition éliadéenne, le texte est saturé de symboles...En outre, à lire les maigres recensions de ce livre trouvées ici et là, peu de lecteurs ont décrypté cette oeuvre, il est vrai assez absconse. Mais lire les romans d'Eliade n'est pas une simple distraction (ce que semble attendre le lecteur hypermoderne de tout livre) c'est, en réalité, prendre le chemin vers Ithaque...



    lundi 22 décembre 2014

    La lumière qui s'éteint - Mircea Eliade, partie II : metanoïa, nouveau solstice

    La lumière qui s'éteint, p. 264 - Manuel, dieu païen
    Extrait : la métanoïa de Manuel, l'un des héros du roman, participant au rituel orgiaque dans la bibilothèque -lieu initiatique- qui prendra feu (comme celle d'Eliade bien des années plus tard...événement traumatisant pour cet érudit, savant majeur du XXe s.)  Voir ici : http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2014/06/la-lumiere-qui-seteint-mircea-eliade.html

    Ce paganisme est très nietzschéen dans ses valeurs. L'homme qui devient dieu est en réalité le surhomme, le créateur de valeurs. Le chaos destructeur réalisé grâce au rite  orgiaque (au début du roman) aboutit à la création de nouvelles valeurs portées par Manuel, l'Emmanuel, c'est-à-dire "Dieu est avec nous (avec lui)". Le rituel orgiastique fut bien un évenement comparable au  "25 décembre", à un solstice (le soleil qui "s'arrête" et adopte un nouveau mouvement), à une victoire de la Lumière sur la Ténèbre (Dies natalis solis invicti). C'est à la fois une cratophanie et une théophanie (hiérophanie suprême). On a vu qu'Eliade pouvait très bien faire référence aux comportements des phibionites. Avec ce passage, l'auteur nomme  l'hindouisme. Le savant roumain évoque, de toute évidence, la consubstantialité dieu-esprit (ou âme)-lumière-semen virile dont on retrouve la trace dans les constructions religieuses indo-aryennes. N'oublions pas qu'Eliade, loin de défendre une tradition et d'en montrer la supériorité par rapport à telle ou telle autre, a montré à travers ses recherches, à l'instar de Guénon, l'unité des différentes traditions religieuses présentes et passées. 
    Or donc, le paganisme de Manuel est tout autant hindouiste que nietzchéen. Manuel est Shiva, destructeur et créateur. La destruction se fait sur le plan physique -la bibilothèque détruite par le feu régénérateur- et sur celui des valeurs. Manuel, le jounaliste (quelle profession plus médiocrement moderne ?) découvre que tout était faux jusque là. Désormais, il a enterré Dieu, le dieu chrétien ou plutôt le dieu des chrétiens (aussi lâche et médiocre qu'eux, à leur petite hauteur...),  il ne tremble plus devant l'univers, devant l'immensité du cosmos, il n'a plus ni terreur ni effroi. L'homme fait l'expérience de la solitude cosmique...Il devient lui-même un dieu...païen. Manuel devient Shiva Nataraja, le danseur cosmique. La voie de la délivrance vient par la danse dans le monde religieux hindouiste.  Manuel-Shiva détruit les anciennes valeurs et en crée de nouvelles à l'infini, c'est l'éternel retour des cycles de destructions et de créations (différent du sens nietzchéen). 
    La danse cosmique de Shiva
    Source non identifiée
    A partir de ce passage, on peut peut-être considérer, par déduction, que les  trois acteurs du rituel dans la bibilothèque à savoir Melania, le professeur et Manuel incarnent symboliquement trois divinités (avant d'acquérir leurs qualités, au moins dans le cas de Manuel le double "sombre" dans le sens de "caché" et "non controlé"du bibliothécaire Cesare héros principal du roman. Cesare est-il simplement schizophrène du fait de sa difficulté à interpréter le réel ou plus encore atteint du trouble de la personnalité multiple, ce qui ne serait pas contradictoire avec son "état", la maladie comme signe divin, phénomène transitoire vers la délivrance, sa recosmisation ?...) : Shakti, Kali ou plus sûrement Parvati, le principe féminin suprême, la Lumière, est Mélania et les deux divinités complémentaires Shiva et Vishnu (Hari Hara) sont Manuel et l'universitaire? En effet, Parvati procrée en même temps qu'elle détruit les illusions et l'ignorance, Shiva détruit lui aussi pour créer ensuite un nouveau "cosmos". A travers ces interprétations et "incarnations", on lit la prostitution sacrée telle que pratiquée, par exemple, autrefois dans certains temples hindouistes ? L'acte sexuel qui imite l'acte divin de hiérogamie (imitation de la syzygie), est donc un rite initiatique, ici effectué dans la bibilothèque-temple brûlée par le feu de Shiva (attribut phallique porteur du feu infini) donne naissance à "l'homme nouveau", ou plutôt au surhomme affranchi des contraintes de ce monde, un dieu finalement, si on doit le comparer aux autres hommes de condition spirtuellle misérable.

    Dernières remarques. Ce dieu païen "au-delà de toutes catégories", s'oppose en tout au "dernier homme", au médiocre petit homme gris de notre ère, bien dans son époque, éternel satisfait de sa  condition, de ses centres d'intérêts qui ne dépassent guère son horizon immédiat, abruti par son travail, ses loisirs, son absence de convictions profondes etc.  Notre époque hypermoderne semble être réellement celle du dernier des hommes, de ce nouveau type anthropologique, de cet être faible moralement (homme ou femme), construit sur un mode hystérique, arrogant, sarcastique et stupide, ce narcisse dégénéré, imbu de lui-même  (sans pouvoir s'avouer consciemment qu'il se déteste pronfondément), pousseur de caddie dans les galeries marchandes -non-lieux- du supermarché mondial.."Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos. Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.Voici ! Je vous montre le dernier homme." Nietzsche, "Ainsi parlait..."

    Prophétie réalisée...







    Pour une lecture nietzschéenne des évangiles, le bon livre d'Eric Edelmann :




    jeudi 11 décembre 2014

    Maitreyi (La nuit Bengali) - Mircea Eliade (1933) - Choc culturel et sacré féminin (Partie I)

    Interpréter la fascination d'Allan -le narrateur personnage- pour Maitreyi comme celle du colonisateur envers la colonisée comme il a pu être écrit et comme le feraient, sans aucun doute, nos spécialistes actuels en "postcolonial studies" (anglais obligatoire), s'il leur prenait l'envie, un jour, de lire un auteur ausi "réactionnaire" que Mircea Eliade  n'a aucun sens. 
    Allan, le personnage narrateur, soit Eliade "cosmétisé" en ingénieur pour les besoins du récit (1), n'appartient pas à l'anglosphère (le monde britannique, précisément en l'occurrence l'empire britannique), ni à aucun des pays européens ayant une histoire coloniale. Allan-Mircea est Roumain. Et, si en effet, Allan à son arrivée en Inde semble posséder toutes les "qualités" du petit blanc arrogant et méprisant envers les autochtones, il ne s'agit, d'une part, que de la réaction, "normale" à l'époque d'un Européen, face à un monde méconnu ("j'étais venu plein de supersitions" p. 13) et d'autre part, l'évolution psychologique du personnage d'Allan (son regard sur cet Orient mystérieux) est fulgurante. A force de contacts avec  les indigènes, Allan en arrive à maudire le monde des Blancs quand ses collègues britanniques (voir le personnage d'Harold Carr par exemple qu'Allan hait profondément) persistent à considérer ces Indiens, même "bien nés socialement", comme des "sales nègres", des "gens sales" à qui il est impossible de faire confiance.


    L'histoire,  semi-autobiographique- est simple : c'est le récit d'une union impossible entre Allan l'ingénieur européen (MIrcea le Roumain) et une jeune adolescente indienne, fille de Narendra Sen, protecteur et patron du jeune homme. L'ingénieur qui arrive en Inde avec une haute opinion de lui-même et considère sa présence en ce pays comme participant d'une  mission civilisatrice d'un peuple arriéré, trouve cette adolescente d'abord laide, mais pourtant dès sa première rencontre avec la jeune indienne, il est déjà décontenancé en présence de cet être féminin chez qui il perçoit une dimension surnaturelle. Ainsi, à propos du bras et de la couleur de sa  peau le narrateur homodiégétique écrit :"(...) on eut dit la chair d'une divinité ou d'une image peinte" (p. 12). La plupart des descriptions de Maitreyi révèle cette fascination d'Allan pour un être hors du commun, divinisé ou sanctifié : "J'eus le sentiment  tout d'un coup de me retrouver en face d'une sainte" (p. 85) ou encore plus loin "je sentais à mon côté la présence d'une âme impénétrable et incompréhensible, aussi chimérique et impénétrable que l'âme de l'autre Miatreyi, la solitaire des Unpanishad." (p. 162) Voir : Maitri - Upanishad


    Mais Allan, tout au long de sa relation avec cette fille, basée tout d'abord sur des échanges intellectuels (on retrouve toujours l'espace favori d'Eliade : la bibliothèque, lieu d'érudition et territoire initiatique) et amicaux qui se transformera progressivement en amour fou, aura du mal à complétement intégrer toutes les codes culturels de cette société à laquelle appartient Maitreyi. On voit, en effet, un Allan plein d'incompréhensions face à cette jeune vierge toute imprégnée d'une culture traditionnnelle avec ses rites étranges et conventions qui apparaissent rigides, voire absurdes pour un jeune Européen épris d'aventure, de liberté, d'amour libre sans contraintes : "Que de puissances devaient être consultées priées d'intervenir si nous voulions assurer notre bonheur" (p. 170). De ce choc culturel né de sa recontre avec cet Orient indien encore "archaïque" (rien de péjoratif ici), Allan l'ambitieux occidental moderne n'arrivera jamais réellement à s'en remettre. S'il est prêt à se convertir à l'hindouisme, il continue à ressentir sa rencontre avec cet univers comme conflictuel. Il est face à une aporie.
    Allan  est à la fois jaloux et sidéré quand Maitreyi lui raconte qu'un de ses premiers amours fut un arbre, dans lequel elle montait parfois nue...Chabou, la petite soeur de Maitreyi confirme par son récit de la relation avec les arbres le panthéisme (ou le monisme) de ces Indiennes. "Panthéisme ! panthéisme!", écrit Allan dans son journal après avoir écouté le récit des jeunes filles qui fait figure de véritable révélation pour le jeune homme. Une telle attitude de la part d'êtres humains à l'égard d'êtres inanimés (des végétaux) est difficile à intégrer dans l'architecture psycho-mentale d'un Occidental. Le narrateur personnage ne cesse d'évaluer ce qu'il voit et entend émanant de ces jeunes femmes comme relevant du "primitif", de "l'enfance", comme étant paradoxal et incohérent. Mais, la perception de ce "monde archaïque" a, à n'en pas douter, plus à voir avec la fascination pour un "monde des origines" (re-)trouvé ici en Inde qu'avec le mépris du colon blanc pour les "mondes exotiques".
    Pareillement, les signes d'affection que peuvent se manifester deux amis par contact des pieds, apparaissent comme trop sensuels et impudiques pour un Européen et dépassant, de facto, la simple relation innocente. A plusieurs reprises dans le récit, on découvre un Allan, jaloux (Maitreyi s'est-elle donnée à son maître spirituel-gourou, rumine Allan avant que Maitreyi - qui il est vrai plaît à beaucoup de mâles- lui confie clairement que cet homme comme tous les autres qu'elle a rencontrés ne l'ont jamais touchés et ne l'ont jamais intéressés) et dans l'incapacité de comprendre ces moeurs indiennes que, néanmoins, il finira par adopter en partie. Effectivement, après avoir été éloigné de force de son amour, Allan isolé dans se retraite ne se rêve-t-il pas en "tronc d'arbre (flottant) doucement, tranquille, heureux sur les eux du Gange,..Ne plus rien sentir, ne plus me souvenir de rien...Ne serait-ce pas donner un sens à la vie que de retrourner à l'état de simple minéral, que d'être changé en cristal de roche, par exemple ?  Etre un cristal, vivre et répandre autour de soi de la lumière comme un cristal..." (p; 257). N'a-t-il pas alors, à ce moment, intégré en partie la philosophie de ces Indiens encore traditionnels, qui ne cessait de l'étonner autrefois ?

    Allan multiplie les réflexions au sujet de la femme occidentale moderne (nous sommes dans les années 20 et 30), objet de son mépris, sans aucune qualité, sans mystère, prévisible dans ses intentions, banale dans ses perversions les plus extrêmes comme eut écrit Julius Evola (ami du savant roumain) et a-sprituelle qui a -en moyenne- déjà à l'époque, tous les défauts des hommes, au contraire, donc, de la femme orientale dont la "prise de possession" progressive relève de l'initiation mystique...

    (1) A l'évidence, Eliade qui écrit avec "La nuit Bengali" (Maitreyi étant le titre original), une "page" romancée de son histoire personnelle (il part au Bengale durant 3 ans pour préparer une thèse de doctorat), s'est largement dissimulé derrière un personnage qui n'a pas sa connaissance du monde indien, dans le but de donner du "relief" au récit. L'auteur se sert de  l'ignorance crasse d'Allan au sujet du "monde indien" pour mieux dévoiler progressivement les mystères de l'Inde. Cela dit, il fallait que ce Allan ne soit pas totalement psychorigide et ouvert à de nouvelles expériences pour permettre à Eliade de décrire ce processus d'ouverture de la conscience (certes plus ou moins abouti) de son personnage principal.
    Eliade avait déjà approché ce monde là par la lecture et l'étude d'ouvrages théoriques sur l'Inde traditionnelle et n'a sûrement pas eu (toutes) les réactions d'étonnement que son personnage narrateur a dans ce roman face aux  attitudes et moeurs des membres de cette société indienne. 

    La nuit Bengali (Maitreyi) de Mircea Eliade, date de parution en France : 1950.
    Version utilsée : Editions Gallimard, Folio, 1979 
    Maitreyi Devi et Mircea Eliade
    à suivre...