: Jean-Michel Lemonnier, bloc-notes: pensée mythique
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mardi 8 novembre 2016

La nature eschatologique de la guerre pour l'Eurasie 1- Attente eschatologique et messianisme dans le monde orthodoxe (PARTIE II)




Rappelons que Mircea Eliade à l'instar de Carl Schmitt a montré que les grandes idéologies politiques, les idées-forces, concepts politiques ont des origines théologiques, disons religieuses. On peut citer deux grandes idéologies politiques illustrant cet état de fait : le marxisme et le nazisme. Dans le premier cas, il s'agit d'une reprise d'un "des grands mythes eschatologiques du monde asiano-méditerranéen, à savoir : le rôle rédempteur du juste (le prolétariat), dont les souffrances sont appelées à changer le statut ontologique du monde" (Eliade, M., 1969 : p. 175). En affirmant le "rôle prophétique et la fonction sotériologique (reconnu) au prolétariat" (Idem) et une lutte entre le Bien (la classe productive exploitée) et le Mal (la Bourgeoisie exploitante et parasite) qui verra le triomphe du premier, la structure mythique du marxisme apparaît. Le mythe de l'âge d'or, d'un monde purifié au sein duquel seuls les élus (les prolétaires) survivront à la Fin des temps (une fois la société communiste établie) est similaire à celui du judaïsme et du christianisme. Les ressemblances entre le marxisme et le mythe judéo-chrétien d'une fin absolue où triomphe le Bien sont plus qu'évidentes. Ce mythe judéo-chrétien situe cependant cet âge de béatitude après la destruction de ce monde là, contrairement aux religions cosmiques pour lesquelles l'âge d'or se situe aux commencements, aux origines, in illo tempore...Dans le cas du nazisme, cette fonction sotériologique est attribuée aux membres de la supposée "race aryenne". Celle-ci doit combattre un autre Mal (les juifs) qui une fois éliminé verra le triomphe d'une race de surhommes ; le terme de surhomme n'ayant, dans ce contexte, évidemment rien de nietzschéen. Il est inutile d'insister plus longtemps sur ces analogies concernant la constitution de ces idéologies politiques, qui ont marqué le vingtième siècle, avec la structure mythique des religions. Nous dirons, simplement, que le libéralisme relève aussi d'une structure mythique. Cet ensemble regroupant la figure de l'individu rationnel,  le Marché et sa "Main invisible", le "doux commerce", censés mettre un terme à tous les conflits et instaurant un monde pacifié tient également du messianisme et de l'eschatologie. Hors ces mythes politiques, d'autres comportements de l'homme moderne qui prétend assumer la désacralisation du monde dans lequel il vit appartiennent également au domaine du religieux. Que l'on pense à la contre-culture hippie et à ses codes, à la sexualité libre, à la psychanalyse...Toutes ces modes et pratiques, scientifiques ou non, militent en faveur d'une nostalgie des origines, d'une volonté de régresser à un état initial (rites orgiaques, plongée dans les profondeurs de l'inconscient...), pour accéder un mode d'être au monde débarrassé des conflits, des séparations, autrement dit de retrouver une unicité originaire. Mircea Eliade développe longuement ces idées à travers son œuvre scientifique ou littéraire, on voudra bien s'y reporter.

Selon Nicolas Berdiaev, cette conscience messianique propre aux Russes est héritée du monde juif. "L’idée messianique a été apportée au monde par l’ancien peuple hébreu, le peuple élu de Dieu, parmi lequel devait naître le Messie. Et aucun autre messianisme n’existe que le messianisme hébreu. Messianisme qui a trouvé sa justification dans l’apparition du Christ... La conscience messianique à l’intérieur du monde chrétien est toujours une rejudaïsation du christianisme, un retour à la vieille identification judaïque du religieux universel avec le national. Dans la vieille prétention que la Russie fût la troisième Rome, il y avait des éléments indiscutables de judaïsme transposés sur le terrain chrétien... Partie de l’idée de la troisième Rome, la conscience russe messianique traversa tout le XIXe siècle, et s’épanouit chez les grands penseurs et les grands écrivains russes" (Berdiaev, 1946, opus cité :  p. 225-226). Berdiaev, dans ses élans prophétiques, annonçait l'avènement d'une nouvelle ère qui verrait la victoire de l'esprit sur ce rationalisme occidental qui dessèche l'âme, après un combat entre les forces christiques et celles des ténèbres sataniques duquel sortiraient vainqueur les premières pour établir une société guidée par une chevalerie d'un genre nouveau. Mais Berdiaev est loin d'être le seul russe à avoir montré la nature profondément anarchiste autant que mystique (ces deux éléments se retrouvant en des proportions variées d'une personne à l'autre) de l'homme russe-eurasiatique et son penchant naturel pour les sciences occultes. Léon Tolstoï et son christianisme "individualiste" anti-écclésiastique qui se rapproche d'une certaine forme de bouddhisme,  penchait pour un mysticisme panthéiste (le Grand Tout, l'Absolu, le Brahman), Fiodor Dostoïevski et son mysticisme plus ascétique mais également Raspoutine comptent parmi les plus célèbres mystiques russes. Tolstoï et Dostoïevski sont vus par Dimitri Merejkovski écrivain - ami de Berdiaev - qui pensait pouvoir concilier la religion et la révolution socialiste, comme deux types de Russes particuliers à partir desquels pouvaient naître une nouvelle consciences religieuse. Helena Blavatsky est une autre grande mystique russe, fondatrice de la Société Théosophique (1875). Elle a laissé une œuvre magistrale relative aux traditions occultes de l'Orient et de celles de l'Occident dans l'objectif d'opérer une synthèse à vocation universelle. Le mysticisme de Blavatsky a une dimension géopolitique qui prévoit la création d'une puissance eurasiatique en mesure de contenir l'expansion impérialiste britannique. Le poète Nikolaï Klyuev comme Grigori Raspoutine pratiquaient une forme de mysticisme sexuel chrétien présentant des ressemblances avec le tantrisme tibétain et le shivaïsme indien. Klyuev, qui se revendiquait de la tradition des Vieux Croyants, pensait que Jésus-Christ était homosexuel comme lui. Il pratiquait toutes sortes de rites occultes provenant de la tradition spirituelle de l'Orient russe. Sa mystique, comme celle de son ami Sergueï Essenine pour qui les Bolchéviques avaient fini par salir l'âme de la Russie, était profondément géopolitique et consubstantielle au rejet de toute forme d'occidentalisation d'une Russie qui était appelée à se régénérer dans le cadre d'un projet grand-continental eurasiatique incluant toute l'Europe et la Chine. Les néo-eurasistes actuels ont largement puisé dans cette mystique et cette géopolitique de nature eschatologique, de Berdiaev à Blavatsky...



Eliade, M. (1969, rééd. 2009). Le mythe de l'éternel retour. Archétypes et répétitions. Paris : Editions Gallimard, Coll. Folio essais. 


(Jean-Michel Lemonnier, extrait d'un livre non publié)



mercredi 17 février 2016

The Gate - La fissure (1987) - Analyse : le film comme un conte

The Gate (1987)
Un film comme on n'en fait malheureusement plus. Heavy metal, incantations sataniques, un puits de l'Enfer ou une porte vers l'Enfer c'est au choix, une météorite sous un arbre dans un jardin duquel surgissent des démons,  certainement des "Grands Anciens" de H. P. Lovecraft venus du fond des âges, un ouvrier emmuré (la haine, le mépris envers le producteur dirait un "bon" marxiste ?! ou bien l'ouvrier emmuré est-il l'ouvrier embourgeoisé ?), trois amis, un jeune garçon Glen, son ami Terry et la soeur du premier Al dans une quête contre le Mal pour empêcher que le Grand Ancien et ses légions de démons ne prennent possession de la Terre. Unité de lieu ou presque. L'action se déroule essentiellement dans la maison du jeune garçon, un de ces pavillons pour classes moyennes étasuniennes, quelques rares images cependant nous emmènent dans la maison de Terry l'ami du héros principal où on le voit écouter ses disqes de hard rock et réciter des prières adressées aux démons. Celui-ci découvre en lisant les textes à l'intérieur du livre-pochette de son disque de Hard (un 33 tours) que ce que lui et son ami sont en train de vivre se déroule selon un scénario décrit dans le livret qui accompagne le disque. Terry est aidé dans sa compréhension de la situation par un livre ramené d'Europe par son père. Le fait que Terry ait perdu sa mère fait de lui un être différent de son ami Glen. Il aime le heavy metal et s'intéresse au satanisme. La mort de sa mère (il croit la rencontrer à un moment du film, mais ce n'est qu'une farce du démon) le connecte en quelque sorte avec l'au-delà. Il a déjà établi la connection avec l'Autre monde, le monde invisible, grâce à sa mère et par l'intermédiaire de ses disques de groupes de heavy metal d'orientation satanique. Un chemin trouble vers l'Au-delà mais en adéquation avec l'état psychique du jeune garçon.

Le schéma narratif est proche de celui du conte. Un héros, Glen est accompagné dans sa quête par une bande d'amis. Seulement il doit finir par affronter seule l'entité démoniaque surgie des entraillles de la terre ; ses deux amis étant retenus prisonniers sous terre dans l'abyme des ténébres. On retrouve typiquement ici le thème du héros qui accède à l'au-delà, fait la connaissance du monde suprahumain...Mais aussi, alors que la relation entre Glen et sa soeur paraît assez mauvaiase au début du film celle-ci sera totalement transformée à la fin. Après avoir vaincu ces (ou ses) démons, le jeune garçon accède en quelque sorte à un nouveau mode existentiel, il naît de nouveau pourrait-on dire. Cette épreuve face aux entités venues des profondeurs de l'Enfer, homologable aux confins de l'univers ici, est un rite de passage. A partir de cela, nous pouvons dire que le Glen le héros entre dans sa quête en tant qu'enfant en ressort en tant qu'adulte (traditionnellement l'adolescence n'existe pas). Il a franchi une étape. Les destructions dans la maison et le jardin causées par le combat entre Glen et les créatures de ténébres symboliseraient les ruines de l'ancienne vie, autrement dans ce cas l'enfance. Dans ce conte on peut aussi reconnaître l'attitude mythique dégradée de recréation périodique et de retour au chaos originel qui doit laisser place à un nouveau cosmos au sein duquel l'homme est régénéré.


Le disque de heavy metal qui contient l'invocation aux démons, Grands Anciens (capture)
D'un point de vue technique. Dans l'ensemble ça joue mal, très mal, les effets spéciaux sont réalisés avec trois bouts de ficelles mais nous sommes typiquement dans l'ambiance des films d'horreur pour jeunes adolescents des années 80. L'atmopshère et cette plongée dans un temps fabuleux sinon mythique sauvent le jeu pitoyable des acteurs. Le film nous replonge dans l'âge d'or du film d'horreur de série B dont les bandes originales étaient saturées de guitare...saturées, de riffs et de mélodies hard et heavy metal. Et surtout,cela nous change de ces films de gothiques à filles neurasthéniques  à cheveux sales (The Ring, The Grudge) et autres navets à la Constantine (ces scénarios et  dialogues nullissimes, avec le très mauvais acteur, espèce de bellâtre ahuri Keanu Reeves), REC 2 et son prêtre avec dans une main de l'eau bénite, dans l'autre un flingue (il faut de plus en plus s'adapter à un public passé par l'école de Phillippe Meirieu (terme générique désignant le pédagogue-type du "monde occidental")), ces films de zombies version années 2000 avec ses populations contaminées par on ne sait quel virus (celui de la connerie?)... J'en passe et des pas meilleurs... Après la relative insouciance des années 80, l' "Occident"  en dépression nerveuse.
Dans le genre film d'horreur incantations démoniaques et heavy metal, il y a cela aussi, directement sorti de ces brillantes années 80 :   Trick or Treat (1986). Sur ce film, il y aurait également assez à dire, sans faire pour autant dans ce cas de la psychanalyse de bas étage, sur cette histoire d'un ado. qui a grandi sans son père et fan d'une star de hard rock qui décéde subitement et qu'il arrive à ressusciter avant de le tuer...


VOIR AUSSI sur ce BLOGUE : http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2015/02/lantichambre-de-lenfer-1987-la-lumiere.html


jeudi 29 janvier 2015

Miorița, espace mioritique et autochtonisme

Miorița est une célèbre ballade, un véritable monument de la culture populaire roumaine, expression du génie roumain. Version du texte en français. 
A partir de ce poème populaire, des intellectuels roumains comme Lucian Blaga ou Mircea Eliade ou français comme Jules Michelet ont extrait une matière ayant permis de définir l'essence de l'âme roumaine.
De Miorița, se dégage les traits de cet espace mioritique, espace géographique autant que philosophique, autant réel que symbolique, paysage fait de collines à l'horizon limité rappelant le pays des Moți dans les Carpates occidentales ou les collines moldaves de Bălănești, en même temps que paysage mental "ondulé" mythico-cyclique, "matrice stylistique" de la culture roumaine, vagina nationum, berceau du peuple roumain, espace matrice de l'âme roumaine profondément marquée par l'idée de destin selon le philosophe Lucian Blaga.


Libre de droits
Quand le Français  Michelet  voit dans dans "Miorita" (Mioritza) l'expression d'un psychologie roumaine fataliste, "défaitiste", Eliade le Roumain analyse la réaction du pâtre face à la menace d'une mort certaine comme une réponse d'ordre cosmique à la Terreur de l'histoiretypique de l'attitude de l'homme archaïque de la protohistoire. Il s'agit d'une union mystique du berger avec le cosmos, de la transfiguration d'un événement tragique (la mort) en sacrement (non dans un sens purement chrétien), en un drame liturgique, en Mystère auquel participe le cosmos tout entier. La fiançée mystique, la mort, les astres, le soleil et la lune, témoins du monde, le dialogue du paysan avec ses animaux (l'agnelle voyante) forment un tableau mythico-religieux, une liturgie cosmique : "La nature tout entière devient église" (Lucian Blaga), pour Mircea Eliade "la mort est transmuée en Noces mystiques".
Au moment, de l'unification des différents pays roumains, l'ensemble des éléments de ce poème interprétés par Blaga puis par Eliade constitue un enseignement réutilisable pour la jeune nation roumaine qui peut se reconnaître dans une vision du monde verticale et hautement sophistiquée, à l'écart des influences occidentales, loin du libéralisme, de la démocratie bourgeoise, du laîcisme, de l'athéisme, du marxisme ou du nihilisme moderne plus généralement...

La déshistoricisation, la mythification, de facto la sacralisation du récit poétique qui inscrit le paysan (l'homme du pays) dans une histoire cosmique, permettent donc de justifier un autochtonisme, des valeurs indigènes spécifiques au peuple roumain (mais qui écartent de fait les quelques groupes de populations minoritaires) qui s'expriment à travers un christianisme, en partie affranchi du poids de l'histoire (transhistorique),  création originale conçue dans la réalité d'une Weltanschauung indo-européenne archaïque enracinée au coeur du christianisme orthodoxe. Voilà ainsi expliqué à partir de ce haut patrimoine de la culture littéraire roumaine, le christianisme cosmique et populaire cher à Mircea Eliade.
Cet espace mioritique est donc l'espace-matrice philosophico-géographique d'un peuple roumain qui mépriserait l'histoire -antihistorique- (et vivrait encore de nos jours, de toute évidence de manière résiduelle, ce mode d'être au monde étant désormais le fait de quelques communautés rurales présentant encore un caractère "traditionnel") à travers cette vérité toujours renouvelée, ce "mode d'être dans le monde" (Eliade, M.) qu'est le mythe. Une conception du temps et de l'espace, une vision du monde dans lesquelles, cependant l'ensemble des peuples eurasiatiques peuvent (ou pouvaient) se reconnaître.
Nostalgie de l'espace de vallées, cultivée au sein d'une psychologie roumaine, désormais éloignée de ce paysage mythico-géographique, qui à travers le contenu métaphysique du mot "Dor" exprime par le langage la mélancolie d'un peuple originairement agro-pastoral (la campagne est vagina gentium), la nostalgie d'appartenir à un cosmos unifié, sacré, sans divisions aliénantes. Cette nostalgie des origines ne peut, en aucun cas s'éteindre, et l'homme rationnel incarné dans l'individu moderne a-religieux est une abstraction, un pur mensonge. Il existe, en effet, toujours une pseudo-religion (idéologies politiques  marxisme fascisme, libéralisme, etc. grand-messe sportive, etc.), des croyances déguisées qui trahissent l'incurable dimension religieuse de l'être humain.

Texte de la ballade : http://www.romanianvoice.com/poezii/balade/miorita.php

Miorița, récitée

jeudi 25 décembre 2014

Noël, traditions dans les Maramures - Roumanie

Une chaïne principalement consacrée aux traditions des différents pays roumains : Terravox Films / Lisa Orsini Productions
Outre le fait d'entendre les fameux colinde, on peut voir dans cette courte video ces masques portés lors des réjouissances des fêtes de fin d'année : Noël (Craciun), Nouvel An (Mic Craciun, Anul nou). On ne s'attardera pas sur la fonction, complexe, de ces masques avec lesquels les êtres humains s'affichent durant  ces temps forts de l'année. De nos jours, la signification profonde des pratiques rituelles populaires pagano-chrétiennes est, d'ailleurs, méconnue, la plupart du temps, chez les plus jeunes (mais pas uniquement chez eux...). On peut dire en tout cas que nous avons affaire à un héritage typique de la culture archaïque protohistorique et que c'est sans doute dans ces campagnes de Maramures ou de Moldavie que l'on peut encore observer ces pratiques, rites et croyances (héritage daco-gète, voire néolithique, qui ont participé de la construction de ce christianisme populaire, cosmique) parmi les plus (sinon les plus) anciens d'Europe. 

Voir aussi :
http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2013/12/abolition-du-temps-historique-fin.html
http://jeanmichel-lemonnier.blogspot.fr/2013/09/le-paysan-roumain-homme-religieux.html







jeudi 11 décembre 2014

Maitreyi (La nuit Bengali) - Mircea Eliade (1933) - Choc culturel et sacré féminin (Partie I)

Interpréter la fascination d'Allan -le narrateur personnage- pour Maitreyi comme celle du colonisateur envers la colonisée comme il a pu être écrit et comme le feraient, sans aucun doute, nos spécialistes actuels en "postcolonial studies" (anglais obligatoire), s'il leur prenait l'envie, un jour, de lire un auteur ausi "réactionnaire" que Mircea Eliade  n'a aucun sens. 
Allan, le personnage narrateur, soit Eliade "cosmétisé" en ingénieur pour les besoins du récit (1), n'appartient pas à l'anglosphère (le monde britannique, précisément en l'occurrence l'empire britannique), ni à aucun des pays européens ayant une histoire coloniale. Allan-Mircea est Roumain. Et, si en effet, Allan à son arrivée en Inde semble posséder toutes les "qualités" du petit blanc arrogant et méprisant envers les autochtones, il ne s'agit, d'une part, que de la réaction, "normale" à l'époque d'un Européen, face à un monde méconnu ("j'étais venu plein de supersitions" p. 13) et d'autre part, l'évolution psychologique du personnage d'Allan (son regard sur cet Orient mystérieux) est fulgurante. A force de contacts avec  les indigènes, Allan en arrive à maudire le monde des Blancs quand ses collègues britanniques (voir le personnage d'Harold Carr par exemple qu'Allan hait profondément) persistent à considérer ces Indiens, même "bien nés socialement", comme des "sales nègres", des "gens sales" à qui il est impossible de faire confiance.


L'histoire,  semi-autobiographique- est simple : c'est le récit d'une union impossible entre Allan l'ingénieur européen (MIrcea le Roumain) et une jeune adolescente indienne, fille de Narendra Sen, protecteur et patron du jeune homme. L'ingénieur qui arrive en Inde avec une haute opinion de lui-même et considère sa présence en ce pays comme participant d'une  mission civilisatrice d'un peuple arriéré, trouve cette adolescente d'abord laide, mais pourtant dès sa première rencontre avec la jeune indienne, il est déjà décontenancé en présence de cet être féminin chez qui il perçoit une dimension surnaturelle. Ainsi, à propos du bras et de la couleur de sa  peau le narrateur homodiégétique écrit :"(...) on eut dit la chair d'une divinité ou d'une image peinte" (p. 12). La plupart des descriptions de Maitreyi révèle cette fascination d'Allan pour un être hors du commun, divinisé ou sanctifié : "J'eus le sentiment  tout d'un coup de me retrouver en face d'une sainte" (p. 85) ou encore plus loin "je sentais à mon côté la présence d'une âme impénétrable et incompréhensible, aussi chimérique et impénétrable que l'âme de l'autre Miatreyi, la solitaire des Unpanishad." (p. 162) Voir : Maitri - Upanishad


Mais Allan, tout au long de sa relation avec cette fille, basée tout d'abord sur des échanges intellectuels (on retrouve toujours l'espace favori d'Eliade : la bibliothèque, lieu d'érudition et territoire initiatique) et amicaux qui se transformera progressivement en amour fou, aura du mal à complétement intégrer toutes les codes culturels de cette société à laquelle appartient Maitreyi. On voit, en effet, un Allan plein d'incompréhensions face à cette jeune vierge toute imprégnée d'une culture traditionnnelle avec ses rites étranges et conventions qui apparaissent rigides, voire absurdes pour un jeune Européen épris d'aventure, de liberté, d'amour libre sans contraintes : "Que de puissances devaient être consultées priées d'intervenir si nous voulions assurer notre bonheur" (p. 170). De ce choc culturel né de sa recontre avec cet Orient indien encore "archaïque" (rien de péjoratif ici), Allan l'ambitieux occidental moderne n'arrivera jamais réellement à s'en remettre. S'il est prêt à se convertir à l'hindouisme, il continue à ressentir sa rencontre avec cet univers comme conflictuel. Il est face à une aporie.
Allan  est à la fois jaloux et sidéré quand Maitreyi lui raconte qu'un de ses premiers amours fut un arbre, dans lequel elle montait parfois nue...Chabou, la petite soeur de Maitreyi confirme par son récit de la relation avec les arbres le panthéisme (ou le monisme) de ces Indiennes. "Panthéisme ! panthéisme!", écrit Allan dans son journal après avoir écouté le récit des jeunes filles qui fait figure de véritable révélation pour le jeune homme. Une telle attitude de la part d'êtres humains à l'égard d'êtres inanimés (des végétaux) est difficile à intégrer dans l'architecture psycho-mentale d'un Occidental. Le narrateur personnage ne cesse d'évaluer ce qu'il voit et entend émanant de ces jeunes femmes comme relevant du "primitif", de "l'enfance", comme étant paradoxal et incohérent. Mais, la perception de ce "monde archaïque" a, à n'en pas douter, plus à voir avec la fascination pour un "monde des origines" (re-)trouvé ici en Inde qu'avec le mépris du colon blanc pour les "mondes exotiques".
Pareillement, les signes d'affection que peuvent se manifester deux amis par contact des pieds, apparaissent comme trop sensuels et impudiques pour un Européen et dépassant, de facto, la simple relation innocente. A plusieurs reprises dans le récit, on découvre un Allan, jaloux (Maitreyi s'est-elle donnée à son maître spirituel-gourou, rumine Allan avant que Maitreyi - qui il est vrai plaît à beaucoup de mâles- lui confie clairement que cet homme comme tous les autres qu'elle a rencontrés ne l'ont jamais touchés et ne l'ont jamais intéressés) et dans l'incapacité de comprendre ces moeurs indiennes que, néanmoins, il finira par adopter en partie. Effectivement, après avoir été éloigné de force de son amour, Allan isolé dans se retraite ne se rêve-t-il pas en "tronc d'arbre (flottant) doucement, tranquille, heureux sur les eux du Gange,..Ne plus rien sentir, ne plus me souvenir de rien...Ne serait-ce pas donner un sens à la vie que de retrourner à l'état de simple minéral, que d'être changé en cristal de roche, par exemple ?  Etre un cristal, vivre et répandre autour de soi de la lumière comme un cristal..." (p; 257). N'a-t-il pas alors, à ce moment, intégré en partie la philosophie de ces Indiens encore traditionnels, qui ne cessait de l'étonner autrefois ?

Allan multiplie les réflexions au sujet de la femme occidentale moderne (nous sommes dans les années 20 et 30), objet de son mépris, sans aucune qualité, sans mystère, prévisible dans ses intentions, banale dans ses perversions les plus extrêmes comme eut écrit Julius Evola (ami du savant roumain) et a-sprituelle qui a -en moyenne- déjà à l'époque, tous les défauts des hommes, au contraire, donc, de la femme orientale dont la "prise de possession" progressive relève de l'initiation mystique...

(1) A l'évidence, Eliade qui écrit avec "La nuit Bengali" (Maitreyi étant le titre original), une "page" romancée de son histoire personnelle (il part au Bengale durant 3 ans pour préparer une thèse de doctorat), s'est largement dissimulé derrière un personnage qui n'a pas sa connaissance du monde indien, dans le but de donner du "relief" au récit. L'auteur se sert de  l'ignorance crasse d'Allan au sujet du "monde indien" pour mieux dévoiler progressivement les mystères de l'Inde. Cela dit, il fallait que ce Allan ne soit pas totalement psychorigide et ouvert à de nouvelles expériences pour permettre à Eliade de décrire ce processus d'ouverture de la conscience (certes plus ou moins abouti) de son personnage principal.
Eliade avait déjà approché ce monde là par la lecture et l'étude d'ouvrages théoriques sur l'Inde traditionnelle et n'a sûrement pas eu (toutes) les réactions d'étonnement que son personnage narrateur a dans ce roman face aux  attitudes et moeurs des membres de cette société indienne. 

La nuit Bengali (Maitreyi) de Mircea Eliade, date de parution en France : 1950.
Version utilsée : Editions Gallimard, Folio, 1979 
Maitreyi Devi et Mircea Eliade
à suivre...

dimanche 30 novembre 2014

Saint-André, 30 novembre - La saison des strigoi...

André, saint fondateur de l'Eglise byzantine et saint patron de la Roumanie est fêté le 30 novembre. Saint André est appelé le "plus grand des loups" par les Roumains, une manière d'autochtoniser ce personnage central du christianisme venu évangéliiser la région, accompagné d'un loup blanc ? Les Roumains ne sont-ils pas descendants des Daces, c'est-à-dire de ceux qui sont "semblables aux loups", selon la tradition mythistorique ? Il aurait, par ailleurs, existé une divinité dace nommée sântandrei, personnification du loup. Mais les preuves à ce sujet ne sont guère plus consistantes, que celle permettant d'affrimer la réalité du long périple d'André de Terre sainte jusqu'en Europe orientale. 
Or donc, d'après la croyance populaire pagano-chrétienne qui survit encore de nos jours sur l'espace capartho-danubien, la Saint-André est aussi le jour (disons la nuit du 29 au 30) où les strigoii (1) cherchent à se faire pardonner auprès de Dieu. Mais Satan qui se prétend le maître de ces créatures tourmentées qui n'ont pas encore trouvé le repos éternel, veille et refuse que ces dernières se tournent vers le Tout-Puissant pour qu'il les libére de leur condition d'êtres ni morts, ni vivants, mi-morts, mi-vivants...La nuit du 29 au 30 est la nuit où l'activité des strigoi, tout comme celle des loups, est à son paroxysme. Elle est donc particulièrement agitée et le peuple doit se protéger par différents moyens : gestes sacrés donc seuls véritables, rituels ancestraux transmis à travers les époques par les ancêtres ou un ancêtre mythique qui a effectué ces gestes ab origine. Il s'agit dans tous les cas d'un de ces moments de l'année durant lequel le monde suprahumain se manifeste et qui est propice aux pratiques divinatoires.
En outre, en dehors des explications matérialistes, à vrai dire peu intéressantes (et très peu convaincantes d'ailleurs) à propos de ce peuple des ténèbres et des croyances dans le vampirisme, grâce au folklore roumain (folklore au sens de tradition du peuple), on sait que la mort noire, la mauvaise mort, résultat de la subversion d'un ordre naturel, culturel et cosmique fournit ses légions de "mal-morts". Décrire la complexité des rites et rituels mortuaires nécessaires au maintien de cet ordre, permetttant d'éviter un retour du mort après son décès prendrait des pages. J'en parle ici assez longuement : La Roumanie : mythes et identitésUn autre ouvrage de référence sur la Roumanie et consacré exclusivement au thème de la Mort  chez les Roumains (et qui montre, par ailleurs, l'évolution sinon la dégradation des mythes et croyances religieuses à notre époque en Roumanie - le livre est publié en 1986) est celui d'Andreesco et Bacou : Mourir à l'ombre des Carpathes.

(1) il en existe plusieurs types...(des strigoi=non articulé, les strigoii=articulé)


Crédit photo. : http://www.apologeticum.ro/


Mihai Eminescu - Strigoii



mercredi 15 octobre 2014

Pierre Clastres - Chronique des indiens Guayaki / Mircea Eliade et terreur de l'histoire


"(...) de nos jours, alors que la pression historique ne permet plus aucune évasion, comment l'homme pourra-t-il supporter les catastrophes et les horreurs de l'histoire - depuis les déportations et les massacres collectifs jusqu'au bombardement atomique - si, par-delà, ne se laisse pressentir aucun signe, aucune intention transhistorique, si elles ne sont que le jeu aveugle des forces économiques, sociales ou politiques ou, pis encore, que le résultat des 'libertés' qu'une minorité prend et exerce sur la scène de l'histoire universelle." Eliade, M. (1969, rééd. 2009). Le mythe de l'éternel retour. Archétypes et répétitions. Paris : Gallimard, Coll. Folio essais, p. 169
Encore une fois la preuve que les écrits d'auteurs aux engagements/opinions politiques très différents (bien que le cas  Eliade soit fort complexe, malgré ce que certains charognards ont pu écrire sur sa période de jeunesse pour dénigrer l'ensemble de son oeuvre) peuvent entrer en résonance parfaite... 

mon exemplaire, édition de 1972...



A lire : 
La forêt d'Emeraude,1985-sociétés primitives :

Où on rappelle que si dans ces sociétés primitives les  moeurs sont libertaires, dans le même temps, il y a nécessairement un très grand conservatisme à la fois dans le processus de transmission et dans le contenu des valeurs et de l'éducation (ce qui revient pour une partie au même)  pour assurer la survie des communautés...Au passage, on notera, non sans ironie, que les mêmes qui s'extasient devant les codes culturels de ces sociétés premières (par ailleurs, parfois très violentes : guerres permanentes pour des raisons politiques, exo- et endo- cannibalisme, infanticide...ici on ingère ses ennemis sans SADISME, autre part on les fait mourir dans d'atroces souffrances : napalm, bombes à  fragmentation...qui sont les "barbares", où est le progrès ?) à 6000 km de chez eux, ne voient, souvent que "réaction", "répression" et "fascisme" dès que l'on parle de "valeurs" chez eux...(il y a aussi, il est vrai, des progressistes de gauche, profondément haineux à l'égard du mode de vie de ces peuples autochtones "en dehors de l'histoire").

En outre, avec Clastres ou Eliade, on est donc bien loin de certains auteurs "freudo-marxistes" (et avatars)
(voir ICIprétendant parfois s'inspirer de ces "sociétés traditionnelles" (on ne parle pas ici de la "vieille France vertueuse" ante-1968, mais bien d'un primitivisme fantasmé) pour élaborer leurs thèses. Des théories qui ne pouvaient que mener à la catastrophe anthropologique actuelle en les imposant à une "société complexe" comme la nôtre...

...on ne dénoncera, par exemple, jamais assez l'immense nocivité de l'oeuvre foucaldienne, dont une part a consisté à affirmer que le surmoi n'est qu'une création de la société bourgeoise-capitaliste cherchant par là à imposer un ensemble de normes strictes et à reproduire ad infinitam les mécanismes de dominations...Il n'est pas inutile, à ce moment, de se souvenir que ce même Foucault fut un défenseur (et pourquoi il le fut) , comme d'autres à sa suite et encore de nos jours, de ce qu'il nommera "sexualités périphériques"...

mardi 24 juin 2014

Les fêtes du 24 juin en régions historiques de France et de Roumanie...


"Il faut qu'il croisse et que je diminue." (Jean 3, 22-36). Allusion au Christ dans les Evangiles, considérée dans la tradition populaire comme une référence au parcours du Soleil. Vers le Ve siècle, l'Eglise récupère la fête païenne des feux du solstice d'été, placée désormais sous le signe de saint Jean le Baptiste... Récupération ou continuité, c'est selon... Saint Jean-Baptiste occupera désormais la place du Dieu solaire, commun à de nombreuses traditions païennes ancestrales...


Fête de la Saint-Jean, Bretagne, autrefois...
source non identifiée


Dragaica ou fête des Sânziene, fête traditionnelle de la fleur-fée en Roumanie, les 23 et 24 juin.
Diana de Sarmizegetuza, une déesse daco-romaine (Diana est d'abord la déesse romaine équivalente de l'Artemis grecque), est devenue Sînziana ou Sânziana (Sancta Diana), personnage de la mythologie (daco-)roumaine après la romanisation. Diana ou Diane est, par ailleurs, devenue la "sainte" patronne des sorcières. Originairement déesse romaine, elle s'est transformée en soeur-épouse de Lucifer sous l'influence chrétienne du fond mythologique païen européen. Célébration d'un culte solaire (saint Jean), rituel de fertilité...Les Sânziene sont à la fois des fleurs et des fées (Zânele). Elles sont confondues parfois avec les Iele. Mais les premières sont considérées comme gentilles contrairement aux secondes qui seraient malveillantes. Le coucou accompagne l'arrivée de l'été. L'oiseau commence à chanter le 25 mars, qui est évidemment le jour de l'Annonciation et se taît au moment du solstice d'été...Cette fête est assurément un héritage de la protohistoire...
Pour comprendre l'histoire détaillée et la symbolique complexe de cette fête, voir  La Roumanie : mythes et identités (les survivances païennes dans les traditions roumaines)



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vendredi 13 juin 2014

La forêt d'Emeraude, 1985 - sociétés primitives


Mépris pour l'histoire à la mode structuraliste ou à la sauce éliadéenne, mépris pour ce "stupide XVIIIe siècle", pour ces bourgeois libéraux à la Voltaire tout autant que pour certains de ces communistes qui en sont encore crétinement (ou cyniquement), à se revendiquer des Lumières, de la révolution française ? Peut-être bien...et pourquoi pas?!...Voltaire "ce géniteur de lieux communs en tous genres : 'Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens.' Oh ! laudateur de la liberté, comment ne voyait-il pas qu'il annonçait les camps de concentration?" (Jacques Ellul)... Le guerrier aristocrate progressivement remplacé jusqu'à disparition totale par le bourgeois commerçant (mais on pourra nous rétorquer que l'organisation tripartite de la société médiévale est déjà "in-volution"). L'Eglise petit à petit corrompue par la morale bourgeoise et qui finira par justifier théologiquement l'exploitation de l'homme par son semblable. Les révolutionnaires du XIXe s., puis la classe ouvrière occidentale ("l'aristocratie ouvrière"...) contaminés par le mythe bourgeois du travail libérateur...La désacralisation définitive du cosmos (le rationalisme...) arrivée à son terme au XIXe s. qui condamne l'homme à vivre dans un monde sans sens supérieur, soumis à la technique, à la technoscience, à la quête exclusive de son petit intérêt. Il est inutile de comptabiliser le nombre de crétins que cette dernière assertion fera ricaner ou plutôt enrager car il y ici le crime primordial, fondateur de l'"Occident moderne", dont l'histoire est un long processus devant aboutir à rendre le cosmos parfaitement inerte (Lemonnier, 13 juin 2014). 

Les groupes tribalites amazoniens, les sociétés traditionnelles : la phase paradisiaque de l'humanité ? Rouseausisme vous répondra-t-on ! Entendu un milliard de fois. Mais Rousseau c'est le "contrat social", il écrit ainsi que  l'homme à l'état de nature est un être "stupide et borné"L'état de nature pour Rousseau, Hobbes ou Locke, c'est une "hypothèse de travail"...


Bref, ici la bande-annonce du célèbrissime film de John Boorman, en ce jour d'ouverture des jeux du cirque mondialisés au Brésil...

"Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité : ils n’agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d’échange des biens médiatise le rapport direct de l’homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l’activité de production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité." Pierre Clastres, La société contre l'Etat, 1974
"Ils vivent comme les oiseaux du ciel, de ce que leurs femmes peuvent cueillir dans la forêt, ou de ce qu'ils chassent eux-mêmes à l'arc. Nomades, ils ne s'attachent à rien. Ils vivent uniquement dans le présent, en dehors de "l'histoire".  Mircea Eliade à propos des Pygmées, 20 janvier 1946, Fragments d'un journal.

Un autre regard sur la nature selon le même John Boorman : Délivrance-1972



mardi 10 juin 2014

La lumière qui s'éteint - Mircea Eliade

La lumière qui s'éteint, Chap. Les mémoires de Manuel p. 260

L'analyse du roman de Mircea Eliade "La lumière qui s'éteint" est beaucoup trop longue à faire. J'y reviendrai , sans doute plus tard.  Je ne trouve aucune trace d'analyse de ce roman. J'ignore s'il en existe. Tout ce qui suit n'est qu'interprétation strictement personnelle (voire simples questionnements) à propos de ce "livre à mystères".

Les niveaux de lectures sont, comme la plupart du temps dans l'oeuvre romanesque d'Eliade, très très nombreux. Et, il faut impérativement avoir lu son oeuvre savante pour pouvoir apprécier sa prose littéraire. En effet, cette dernière est parfaitement imprégnée des thèmes explorés dans la production scientifique du savant roumain. Dans ses oeuvres de jeunesse des années 30, tout est déjà là. On est, en outre, très loin du style lourdaud et de la mécanique de l'intrigue grossière de la plupart des auteurs de romans fantastiques. Amateurs de Stephen King -que je lisais cela dit mais il y a une éternité de cela-  de J. K. Rowling ou de Stephenie Meyer, passez rapidement votre chemin...


Une première remarque. Le rituel orgiaque pratiqué dans la bibliothèque (lieu récurrent - voir géographie du sacré- et, en général, RESERVE AUX INITIES autant qu'aux érudits dans les romans d'Eliade ; il y a deux figures indissociables et priviligiées l'INITIE et l'ERUDIT dans ses romans), même s'il est suggéré et jamais décrit -même si on peut, de toute évidence, penser en premier lieu au tantRisme- peut être inspiré par ceux pratiqués par la secte des Phibionites. Eliade évoque dans "Occultisme, sorcellerie et modes culturelles" (Gallimard, NRF) des pages 152 à 156, ces "rites bizarres et ignominieux" qui pourraient en apparence (on voudra bien se reporter à l'ouvrage) être confondus avec des rites hédonistes, pervers et "bordéliques" pratiqués par des satanistes. En réalité, les phibionites (chrétiens...) comme les personnages du roman qui pratiquent le rituel dont l'accomplissement est un événement comparable à la Révélation christique (ce n'est pas une interprétation, c'est dans le roman) cherchent la Rédemption. 

On peut croire Eliade confus (1) ; les points de vue narratifs multiples, d'aucuns diront la cacophonie narrative, les soliloques, monologues intérieurs, de toute évidence inspirés par l'Ulysse de James Joyce (cf. le personnage de Stephen Dedalus), ajoutés aux abondantes références philosophiques, mystico-religieuses, symboliques ou réaliste (Balzac était l'écrivain préféré d'Eliade, mais son influence est sans doute plus sensible dans "Les hooligans") peuvent perdre le lecteur le plus motivé mais Eliade, comme toujours,  à part peut-être dans certaines oeuvres de jeunesse ("Le roman de l'adolescent myope" et encore...Eliade est un génie précoce) nous livre certaines clés (encore faut-il les saisir...) nous permettant de lever une partie du voile des "mystères de la totalité".


Certaines "ficelles" sont suffisamment grosses pour un lecteur du XXIe s., encore que...: le héros au destin tragique, qui perd la vue (châtiment divin, technique des ascètes hindouistes qui se brûlent volontairement les yeux en fixant le soleil, clairvoyance, divination...on pense aussi à Homère) "meurt" et renaît à la vie nouvelle, en tuant son double ou son ancien "moi"...d'autres moins. Les références à l'Odyssée, à Homère et au symbolisme aquatique, maritime sont aussi assez évidentes. L'océan est omniprésent dans une bonne part du roman. Espace des errances d'Ulysse dans l'Odyssée, Eliade reprend ce thème à sa manière. Cesare le héros presque aveugle, persécuté et convoité par ses contemporains est-il à la fois Ulysse en chemin vers Ithaque qui retourne donc en "son centre" (centre de l'être), donc vers  lui-même et à la fois le cyclope Polyphème rendu aveugle par Ulysse. 


Il faut signaler que l'érudit Eliade dont la carrière d'universitaire et de romancier est doublée-indissociable d'une recherche spirituelle. était myope. Cesare le héros qui vit parmi les livres  est, à tout parier (que faire d'autre?) un des doubles littéraires de l'intellectuel roumain, comme sans doute le personnage d'Andronic dans son roman "le serpent". 


Roman-récit initiatique, donc, propre à décrire les modalités de la métanoïa du héros et à provoquer  cette dernière chez certains lecteurs. Mais pas chez tous les lecteurs et pas chez tous ses héros. Dans ce dernier cas, le professeur participant à l'orgie semble suivre  un "mauvais chemin", il devient mystique...C'est un Russe. Et je me rappelle cette phrase d'Eliade lue dans un recueil de ses articles à quel point il méprisait ou peut-être se méfiait du mysticisme russe. Eliade considérera la seconde guerre mondiale  comme une lutte entre le mysticisme eurasien et le christianisme européen...On observe ici qu'Eliade n'était pas toujours aussi subtile dans ses analyses géo-politiques qu'il pouvait l'être concernant d'autres sujets... Mais c'est évidemment son anti-communisme viscéral (son rejet de la mystique communiste qui n'a rien d'eurasiatique pourtant et si peu à voir avec le mysticisme chrétien) qui le fait écrire de telles choses. 


Or donc, le mysticisme, ce n'est pas la voie destinée à Cesare...Par cela, Eliade nous dit ses "préférences" en matière d'"être véritable"....indique le véritable voie de la Rédemption, mais prévient, par le biais du personnage de l'universitaire qu'il y a aussi des "voies sans issues cosmiques" (ou moins séduisantes) pour certains, malgré le changement radical d'être et de penser...


Manuel (l'Emmanuel ? mais aussi Manole, référence à
 "La légende de Maître..." ?) qui participe au rituel (maître de cérémonie) au début de l'intrigue avec le professseur et la jeune femme Mélania, est devenu un dieu, un dieu païen, du moins il le prétend. L'événement en question (cf. supra), c'est une théophanie, la naissance d'un dieu que Cesare exécutera ou "intégrera". Cesare offre-t-il Manuel pour apaiser Poséidon (ses persécuteurs, i.e. ceux auxquels il essaie d'échapper ? Quoi qu'il en soit le monde a changé depuis cette nuit où les trois personnages déjà cités ont pratiqué le rituel magique dans cette bibliothèque,  qui prendra feu (regénérateur!?) de manière mystérieuse. Ce Manuel comme nous l'avons déjà mentionné est le "frère" de Cesare mais pas dans un sens biologique...Le couple indifférencié Cesare-Manuel est-il le "binôme" Ulysse-cyclope polyphème de l'Odyssée ? Chacun des personnages du roman paraît présenter des "qualités" propres aux personnages mythiques de l'Odyssée d'Homère. Mais Manuel est-il aussi Poséidon, tout comme la foule à la poursuite du héros Césare qui fait l'objet d'un culte après avoir sauvé Mélania de l'incendie de la bibliothèque ? (cf. paragraphe 4 de cet article). Bien malin, en tout cas, celui qui est en mesure de décrypter une telle oeuvre dans sa totalité.

Eliade est élitiste (a fortiori dans ses jeunes années), c'est une évidence, il est presque inutile de le mentionner. Volontiers méprisant, il multiplie, d'ailleurs, les piques à destination de ses contemporains par le biais de ses personnages
(2). Au moment de la rédaction du roman (années 30), Eliade avait des lecteurs "modernes", aujourd'hui ils sont "hypermodernes", les crânes se sont épaissis...Les consciences post- ou hyper- modernes sont encore plus difficiles à toucher que les modernes...difficile de communiquer avec elles sur ce mode.



à suivre...

(1) mais la difficulté de compréhension pour le lecteur non averti est bien moindre que dans "Incognito à Buchenwald".

(2) Voir l'extrait scanné. cf. SUPRA